Jeanne, jeune femme libre et sûre d’elle, issue de la petite bourgeoisie, cherche un nouvel appartement où emménager avec son fiancé Tom, un réalisateur bobo qui s’apprête à tourner son premier film. Lors d’une visite dans le quartier de Passy, elle rencontre Paul, un quinquagénaire américain sur le déclin, dont la femme vient de se suicider dans de mystérieuses conditions. Entre eux va se nouer une relation purement physique dont le but premier sera l’assouvissement de leurs pulsions sexuelles.

Deux ans après le glaçant portrait psychologique du Conformiste, Bernardo Bertolucci revient à la réalisation en 1972 avec ce qui deviendra l’un des films les plus sulfureux et polémiques jamais réalisés : Le Dernier tango à Paris. Malgré le contexte ambiant de libération sexuelle, à sa sortie, le film déclenche les foudres des mouvements féministes et du parti démocrate-chrétien qui tenteront par tous les moyens de le faire censurer et d’en brûler les bobines. Pourtant, par-delà les procès, par-delà sa fameuse scène de viol à la noix de beurre (dont les conditions de tournage soulèvent encore fort justement de nombreuses polémiques), Le Dernier tango à Paris n’en reste pas moins l’un des chef-d’oeuvres du cinéma italien, l’histoire d’amour passionnelle et destructrice qui unit deux êtres perdus au carrefour de leurs vies.

Le dernier tango à Paris - Schneider

Au moment de leur rencontre, Jeanne et Paul sont tous deux en proie à des doutes sur leur futur : la première se demande si elle est réellement amoureuse de Tom et si elle fait le bon choix en l’épousant ; le second ne sait plus comment avancer depuis le décès de sa femme et se contente de survivre. Ainsi, chacun souhaiterait fuir la réalité du quotidien pour ne pas avoir à affronter ces problèmes. C’est dans la chaleur de cet appartement vide, où la seule règle est de ne pas parler de l’extérieur (Paul refusera d’ailleurs dans un premier temps de donner son nom), qu’ils vont trouver cet échappatoire providentiel tant attendu. Dénués de leurs identités sociales, Jeanne et Paul vont revenir à un état primaire du comportement humain où la raison a laissé place au règne des pulsions physiques, espérant oublier le monde dans l’oubli des corps.

Ce retour à la bestialité ne se fait toutefois pas sans une certaine violence physique et mentale, dont l’intensité ne fera qu’augmenter à mesure que leurs liens se renforceront. Pourtant, malgré la tension sexuelle extrêmement forte et palpable au sein de cet appartement, le film ne tombe jamais dans le vulgaire ou la pornographie, utilisant avant tout le sexe comme un élément de compréhension des personnages, catalyseur de leurs névroses (notamment chez Paul, archétype du supermâle viril et dominateur). Il faut pour cela rendre hommage au talent des deux acteurs principaux qui délivrent ici des performances extraordinaires : Maria Schneider, dont c’est le premier grand rôle, et Marlon Brando qui, avec ce film et Le Parrain, sort d’une traversée du désert de plusieurs années.

Le dernier tango à Paris - Brando face

Ainsi, le sexe ne constitue pour Bertolucci qu’une porte d’entrée lui permettant d’accéder à des questionnements existentiels bien plus profonds. Derrière cette fuite en avant, à laquelle se livrent les personnages, se cachent en réalité les thématiques sombres et angoissantes de la fuite du temps et de la crainte de la mort. D’une part, Jeanne a peur de prendre la mauvaise décision en épousant Tom et de perdre son temps (qui plus est à un âge où l’appel de la maternité se fait entendre). D’autre part, Paul se demande à quoi bon continuer sa vie alors que ses plus belles années sont derrière lui. C’est pourquoi cette régression animale, au-delà d’être une simple échappatoire à leurs problèmes, constitue surtout pour eux une tentative désespérée d’oublier leur conscience du temps qui passe en s’inscrivant dans une sorte de présent perpétuel. Présent que semble leur offrir cet appartement avec ses teintes de lumière orangées (sublime travail de Vittorio Storaro qui avait déjà travaillé avec Bertolucci sur Prima della rivoluzione, La Stratégie de l’araignée et Le Conformiste), plongeant la pièce dans une atmosphère d’intemporalité, à mi-chemin entre l’aurore et le crépuscule.

Oeuvre profondément romantique, tragédie moderne, Le Dernier tango à Paris nous rappelle douloureusement que la fuite ne dure que le temps d’une danse…

Le Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci, 1972, avec Marlon Brando, Maria Schneider, Jean-Pierre Léaud

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