Conspuée par la critique italienne, réhabilitée par la presse spécialisée française, la carrière de Vittorio Cottafavi a longtemps divisé le public cinéphile. Pendant que certains ne voient en lui qu’un simple réalisateur de films populaires sans importance, d’autres lui reconnaissent de véritables qualités d’auteur, doublées d’un profond raffinement esthétique. Néanmoins, qu’importe les divergences d’appréciation sur son travail, il est indéniable que ce réalisateur n’ait pas eu le parcours qu’il méritait, trop vite étiqueté « réalisateur populaire » et cantonné aux genre du mélo et du péplum dont le public italien était alors friand. C’est pourquoi, suite à l’hommage que lui a rendu la Cinémathèque Française en juillet, nous vous proposons de redécouvrir en 5 films, la carrière de ce cinéaste injustement méconnu du grand public.

Nos rêves (1943)

Nos rêves - affiche

Homme de culture, né à Modène en 1914, Vittorio Cottafavi se destine initialement à la peinture ou au théâtre, mais opte finalement pour le cinéma. Diplômé du Centro Sperimentale, il devient assistant-réalisateur au début des années 40 auprès de Gianni Franciolini ou encore Aldo Vergano, avant de réaliser, en 1943, son premier long-métrage.

Adaptation d’une pièce de Ugo Betti, Nos rêves raconte les aventures de Léo, un jeune homme pauvre, vivant de petite combines, qui ne rêve que d’une chose : faire fortune et pouvoir mener la grande vie. Il va pour cela se faire passer pour le fils d’un riche magnat de l’industrie, mais, à l’occasion d’un bal, il tombe amoureux de Titi, une employée de l’entreprise qui ne connait pas sa véritable identité.

Interprétée par un fringant Vittorio De Sica (que Cottafavi assistera l’année suivante sur Les Enfants nous regardent), cette comédie s’avère plutôt réussie pour une première réalisation. Ne prétendant pas réinventer le genre, avec un scénario assez convenu, elle parvient toutefois à nous faire rire, en enchainant gags et quiproquos, mais aussi à nous émouvoir à travers les aspirations de ses personnages qui ne rêvent que d’une vie plus facile. Par ailleurs, sous cette apparente légèreté (voire naïveté par instants), se dessinent en réalité les thèmes qui deviendront, par la suite, récurrents dans l’oeuvre du réalisateur. En effet, on y trouve déjà l’archétype cottafavien du héros cherchant à fuir le destin qui lui est tracé, pour mener sa vie comme il le souhaite ; mais on y trouve surtout le portrait d’une femme en plein passage à l’âge adulte, qui cherche à s’émanciper du cadre familial, préfigurant celles que l’on trouvera par la suite dans ses mélos.

Fiamma che non si spegne (1949)

Fiamma che non si spegne

Alors qu’émerge au cours des années 40 le néo-réalisme, qui révolutionnera le cinéma mondial, Vittorio Cottafavi choisit de ne pas suivre ce mouvement dans lequel il ne se reconnaît pas artistiquement parlant. Il s’oppose avant tout à la démarche esthétique de Roberto Rossellini qui, dans sa volonté de montrer l’Italie telle qu’elle est réellement au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a tendance à réduire sa réalisation au strict minimum, là où Cottafavi, au contraire, cherche à exploiter les possibilités du langage cinématographique à travers des histoires et des mises en scène travaillées.

Présenté à la Mostra de Venise en 1949, Fiamma che non si spegne retrace l’histoire d’une famille rurale italienne, au début du siècle, dont le fils et le petit-fils, carabiniers de profession, seront emportés respectivement par la Première et la Seconde Guerre mondiale. Or, suite à sa projection, le film déclenche la polémique, marquant par la même occasion une irrémédiable rupture dans la carrière de Cottafavi. En effet, de nombreux journalistes et critiques reprochent au film de réhabiliter les guerres fascistes et de travestir la lutte anti-nazie, principalement à travers le sacrifice final du héros qui choisit de se faire fusiller par les allemands, les laissant ainsi « gagner ».

Pourtant, avec le recul que nous confère notre époque, ces accusations apparaissent aujourd’hui relativement sévères et exagérées, ou demandent du moins à être nuancées. Si le sacrifice du héros n’est en rien un acte de soumission au nazisme, puisqu’il choisit de mourir pour épargner les hommes de son village, il est vrai que l’on peut reprocher au film de glorifier la guerre, auprès de la jeunesse en particulier, et de transmettre une vision patriarcale de la famille. Mais bien que ces valeurs aient été également promues par Mussolini, elles ne lui sont pas exclusives. C’est pourquoi la polémique suscitée par Fiamma che non si spegne semble plutôt relever d’une mauvaise interprétation du film, à une époque où l’Italie commence tout juste à se remettre du traumatisme de la guerre, à moins que l’on ne cherche à faire payer au réalisateur son désintérêt pour le néo-réalisme…

Femmes libres (1954)

Une femme libre

Suite à cette polémique, Vittorio Cottafavi voit ses possibilités de travail se restreindre aux genres populaires, qui inondent alors le marché italien, dans des productions, le plus souvent, de médiocre facture. De ce fait, le début des années 50 marque pour lui l’ère des films de cape et d’épée et des mélos. Pourtant, même cantonné à ces derniers, le réalisateur continue à développer ses propres thématiques, se refusant à faire des films uniquement commerciaux. Ainsi, durant cette période, ses qualités d’auteur trouvent leur plus belle expression dans les différents portraits de femmes qu’il réalise (Fille d’amour, Une femme a tué…), des portraits subtils, complexes et émouvants, qui ne rendent que plus insensées les accusations portées à l’encontre de Fiamma che non si spegne.

Toutefois, aussi diverses que peuvent être les trajectoires respectives de ces femmes, celles-ci ne sont en réalité que les différentes facettes d’une seule et même entité, une sorte d’absolu féminin cottafavien (déjà présent en substance dans Nos rêves), synthétisé dans toute sa splendeur par son dernier mélo : Femmes libres.

Liana, une jeune architecte, prend conscience qu’elle ne désire pas épouser son fiancé, de peur de finir sa vie comme sa mère, femme au foyer servant amoureusement son mari. Elle décide alors de fuir le cadre familial pour travailler et rester maîtresse de son avenir. Loin d’être un grossier film féministe, prônant aveuglément la liberté de la femme, Femmes libres représente, par la finesse de son écriture, la quintessence du mélo cottafavien. En effet, contrairement à de nombreux films traitant du même sujet, l’émancipation de Liana ne constitue pas une fin en soi pour le réalisateur. Au contraire, ce dernier cherche avant tout à dépeindre le rapport de l’enfant à la figure parentale (ici maternelle) et à nous montrer comment, de manière cyclique, en s’émancipant de ce modèle, on ne fait au final que s’en rapprocher inéluctablement.

Hercule à la conquête de l’Atlantide (1961)

Hercule à la conquête de l'Atlantide

À partir de 1957, Vittorio Cottafavi s’ouvre à de nouveaux formats et à de nouveaux médiums audiovisuels en réalisant ses premiers téléfilms, qui deviendront par la suite sa principale activité. Cette orientation de carrière trouve vraisemblablement son origine dans le manque de liberté artistique que lui offre les studios, ne le reconnaissant toujours pas comme un vrai auteur. Il faut dire que, contrairement à la France, où un pan de la critique reconnaît le talent du réalisateur (comme François Truffaut avec Fille d’amour), en Italie, il continue à porter les stigmates de la polémique Fiamma che non si spegne. Ses films ne sont d’ailleurs même pas projetés à Rome à l’époque, du moins officiellement, car jugés tout simplement mauvais par le public, qui ne les a pourtant jamais vus.

Cependant, Cottafavi n’a pas délaissé le cinéma et quitte, en cette fin des années 50, le mélo pour se consacrer au péplum, ou « film néo-mythologique » comme il l’appelle, marquant un tournant dans sa filmographie. D’une part, sur le plan économique, ce nouveau genre cinématographique lui donne accès à des budgets plus importants, lui permettant des mises en scène plus ambitieuses. D’autre part, l’archétype cottafavien du héros fuyant son destin prend à présent une toute autre dimension, du fait des énormes responsabilités liées au statut d’une Cléopâtre ou d’un Hercule, êtres quasiment divins.

Après plusieurs réalisations assez inégales, où l’on ressentait encore le formatage des studios, il signe sa plus belle réussite dans le genre en 1961 avec Hercule à la conquête de l’Atlantide. Retrouvant le demi-dieu qu’il avait déjà traité dans le très mauvais La Vengeance d’Hercule, Vittorio Cottafavi semble enfin être parvenu avec ce film à trouver un réel espace de liberté (il n’y a qu’à voir pour cela la bagarre dantesque d’ouverture, filmée en plan-séquence). En effet, tout en réalisant un très bon péplum, à la fois drôle et dynamique, il détourne les codes du genre pour permettre au spectateur de prendre du recul sur l’oeuvre qu’il regarde. Ainsi, alors que le héros mythique est traditionnellement dépeint comme volontaire et brave, Cottafavi fait ironiquement du sien une montagne de muscles fainéante pour mieux nous montrer l’homme derrière le mythe. Un homme qui, lui aussi, est parfois fatigué après son travail et préférerait rester chez lui pour profiter de sa famille, plutôt que de devoir continuellement sauver le monde.

Les Cent cavaliers (1964)

Les cent cavaliers

Fresque historique se déroulant en Castille, au XIème siècle, Les Cent cavaliers décrit comment les habitants d’un petit village occupé par les Maures vont organiser la résistance pour repousser l’envahisseur. Débordant d’idées de mise en scène, ce film s’impose sans conteste comme le plus riche et abouti de Cottafavi en termes de réalisation et de narration. En effet, ce dernier semble prendre énormément de plaisir à jouer avec la couleur, la profondeur de champ ou encore les fréquents changements de registre, donnant au tout un caractère de joyeuse effervescence. Or, cette mise en scène tape-à-l’oeil et fantaisiste n’est pas donnée à voir au public de manière gratuite, se voulant, au contraire, le vecteur du parti-pris artistique du réalisateur.

Transposant les théories brechtiennes sur le grand écran, Vittorio Cottafavi cherche à désorienter le spectateur et à le faire sortir de l’action (mais pas du film) afin de lui faire prendre du recul sur l’oeuvre en elle-même et ses personnages. Celui-ci est ainsi amené à réfléchir aux thématiques et questionnements soulevés par le cinéaste, à savoir le rapport de l’homme à la guerre et particulièrement l’irrémédiable besoin du premier de faire la seconde. En témoigne pour cela la scène de bataille finale qui, par son passage de la couleur au noir et blanc, estompe les origines et motivations des combattants pour mieux faire transparaitre l’horreur d’un tel massacre.

Toutefois, bien que considéré comme le chef d’oeuvre de Vittorio Cottafavi, Les Cent cavaliers marque aussi ironiquement la fin de sa carrière au cinéma. Dérouté par cette œuvre volontairement différente des productions de l’époque, le public n’est pas au rendez-vous et le film enregistre des pertes colossales. C’est pourquoi, suite à cet échec commercial cuisant, le réalisateur n’a d’autres choix que de se consacrer entièrement à la télévision, pour laquelle il se montrera très prolifique, avec au total une cinquantaine de téléfilms entre 1957 et 1979. Il faudra finalement attendre le début des années 80 pour voir Cottafavi revenir une dernière fois au cinéma, avec Maria Zef, film plus intimiste, bien loin de la richesse et de l’extravagance des Cent cavaliers.

Nos rêves, 1943, avec Vittorio De Sica, Maria Mercader, Paolo Stoppa

Fiamma che non si spegne, 1949, avec Gino Cervi, Maria Denis, Leonardo Cortese

Femmes libres, 1954, avec Françoise Christophe, Pierre Cressoy, Gino Cervi

Hercule à la conquête de l’Atlantide, 1961, avec Reg Park, Fay Spain, Ettore Manni

Les Cent cavaliers, 1964, avec Mark Damon, Antonella Lualdi, Gastone Moschin

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