La saison théâtrale s’ouvre à la prison de Rebibbia avec à l’affiche cette année Jules César de Shakespeare. Les détenus se pressent pour passer les auditions et tenter de décrocher un rôle, l’occasion pour eux de s’échapper de leurs cellules à travers cette histoire d’un autre temps.

Forts d’une carrière courant sur plus de six décennies, lauréats d’une palme d’or en 1977 pour Padre padrone, Paolo et Vittorio Taviani ont prouvé en 2012, qu’en dépit de leur grand âge, ils avaient encore des histoires à raconter et la capacité de nous émerveiller. Transposition au cinéma d’une tragédie shakespearienne, docu-fiction sur le quotidien d’un centre de détention, difficile de définir exactement la nature de César doit mourir tant celle-ci est, paradoxalement, multiple et unique. De plus, en engageant de vrais détenus pour interpréter les rôles des prisonniers, les deux frères s’amusent à brouiller la frontière entre fiction et réalité, si bien que l’on ne puisse plus dire où s’arrête le tournage et où commence le film. Néanmoins, si une chose est bien certaine, c’est que nous assistons à une nouvelle expérience cinématographique sortie de l’imaginaire des frères Taviani, véritable déclaration d’amour des réalisateurs au théâtre, au cinéma et à l’Art de manière plus générale.

César doit mourir - © Bellissima Films
© Bellissima Films

Pour ces hommes incarcérés dans ce pénitencier à l’architecture froide et brute, le théâtre ne représente tout d’abord qu’une occupation comme une autre, une manière de passer le temps autrement qu’en fixant le plafond de sa cellule. Toutefois, à mesure que les répétitions avancent, les détenus se prennent au jeu et s’immergent dans leurs personnages, apportant un souffle de vie nouveau à Rebibbia. Afin d’exprimer cette vitalité du théâtre, les frères Taviani ont recours à une symbolique visuelle forte, filmant les répétitions en noir et blanc et la représentation finale en couleurs. Or, étrangement, en dépit de leurs teintes de gris, ce sont ces scènes de répétitions qui semblent les plus vivantes et les plus chargées en émotion. Il suffit que l’un des détenus entre dans le cadre et déclame sa réplique pour que les murs ternes et unis de la prison, qui jusque-là étouffaient la perspective, s’effacent devant l’intensité et la passion mises par ces hommes dans le texte de Shakespeare.

César doit mourir - serment © Bellissima Films
© Bellissima Films

L’immersion est d’ailleurs telle qu’il nous devient impossible de différencier le personnage de son interprète, tant ces hommes s’investissent profondément dans leurs rôles. En effet, le théâtre représente pour eux une ouverture sur un monde qu’il n’ont plus l’habitude de voir, quand bien même la vision de celui-ci les ramènerait à l’Antiquité. En proie à un réel besoin d’évasion et de liberté, ces hommes vont ainsi pleinement faire l’expérience de la puissance évocatrice de cet art, à l’image de ce détenu cueillit en plein coeur par la portée d’une réplique lui rappelant son ami disparu. Sans que ces prisonniers soient incultes ou ignorants, la (re)découverte dans de telles conditions de l’Art et du sublime, capables de les percer à jour pour toucher leurs faiblesses, va constituer pour eux une révélation. Après des années passées dans leurs cellules, durant lesquelles ils se sont évertués à cacher leurs failles, ces hommes vont finalement devoir accepter de se montrer vulnérables aux yeux de tous, ne serait-ce que le temps d’une représentation.

César doit mourir - Brutus, César © Bellissima Films
© Bellissima Films

À travers cette troupe de théâtre, c’est le caractère universel de l’Art qui est exprimé par les frères Taviani, et sa capacité à toucher chacun d’entre nous, y compris ceux qui, à priori, seraient les plus réticents à cela. Sans chercher à excuser ces détenus pour leurs actes, les réalisateurs nous les présentent avant tout comme des êtres sensibles, eux aussi susceptibles de ressentir la beauté d’une œuvre d’art. C’est pourquoi, nous les découvrons tout d’abord dans la position d’artistes, interprétant leurs rôles sur scène, avant que l’on ne nous indique les motifs de leurs condamnations et la durée de leurs peines. L’Art est ainsi placé en très haute estime par les Taviani qui lui attribuent une vertu salvatrice, capable de remettre les hommes dans le droit chemin en leur ouvrant l’esprit. Conception qui trouvera finalement une résonance en dehors des limites de la fiction puisque certains acteurs du film se tourneront eux-mêmes par la suite vers la littérature ou le théâtre.

César doit mourir de Paolo et Vittorio Taviani, 2012, avec Cosimo Rega, Salvatore Striano, Giovanni Arcuri

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