Amelia Bonetti et Pippo Botticella ont connu leur heure de gloire durant les années 40 avec leur imitation du célèbre couple de danseurs américains Ginger Rogers et Fred Astaire. Plus de 30 ans après leur dernier show, ils sont invités à reformer une dernière fois leur duo lors d’une émission de variétés. Ils comprendront alors avec tristesse que le monde du spectacle a bien changé depuis l’époque du music-hall.

Réunissant pour la première fois les deux acteurs iconiques de son cinéma, son double à l’écran Marcello Mastroianni et sa femme Giulietta Masina, Ginger et Fred, bien que n’étant pas son dernier film, sonne étrangement comme le dernier tour de piste du « Maestro » Federico Fellini. Tels Pippo et Amélia, mis au rang des vieilles vedettes démodées, il semble que son cinéma ne convienne plus à cette nouvelle génération qui préfère se nourrir d’illusions consuméristes plutôt que de rêver au merveilleux d’une image. Toutefois, bien que vaincu, Fellini va profiter de ce chant du cygne qu’est Ginger et Fred pour tourner en ridicule les dérives d’une industrie qui n’hésite plus à stopper la diffusion d’un film pour y insérer des encarts publicitaires, retrouvant ainsi le regard critique acerbe qui fit sa renommée au temps de ses caricatures pour le Marc’Aurelio.

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©TF1 STUDIO / FR3 FILMS PRODUCTIONS / PRODUZIONI EUROPEE ASSOCIATE/STELLA FILM

Loin du faste et de la démesure de ses films des années 60 et 70, la réalisation de Federico Fellini apparait ici plus sage et posée qu’à l’accoutumée, que ce soit en termes de mise en scène, de costumes ou de décors. Or, quand bien même l’on regretterait cette forme de maturité et de retour au calme, tant le cinéaste excelle dans la composition de visions surréalistes, force est de constater que Ginger et Fred est l’un de ses films les plus tenus et maîtrisés. En effet, il gagne en développement des personnages et en pertinence de propos, là où Le Casanova de Fellini, par exemple, se perdait en digressions qui, bien que magnifiquement réalisées, n’avaient la plupart du temps d’autre intérêt que de nourrir l’imaginaire et la mythologie fellinienne. De plus, en ancrant son récit dans une réalité contemporaine, le réalisateur renoue avec la portée politique et sociale que l’on trouvait dans ses premières oeuvres (Les Vitelloni, La Strada…), refermant en quelque sorte une boucle symbolique, au cours de laquelle il aura su bâtir et explorer un univers fait de rêves et de fantasmes.

Pourtant, ce retour à la réalité du cinéaste le plus fantaisiste de son temps ne pouvait présager que l’avenir le plus funeste pour le cinéma italien, à l’heure de l’émergence des chaines de télévision privées et autres Silvio Berlusconi. Tel que le montre Fellini, la société des années 80 se trouve saturée de messages publicitaires en tous genres, glorifiant la beauté plastique du corps sur celle de l’esprit, et d’émissions de divertissement abrutissantes et insipides. Dans cette logique d’appauvrissement intellectuel au profit d’une consommation de masse, la télévision crée de toutes pièces des vedettes éphémères, dont le seul mérite est de présenter un physique difforme, plutôt que de mettre en lumière de vrais artistes comme Amelia et Pippo. Ainsi, l’époque du cirque, si chère à Fellini, où le public se pressait sous les chapiteaux (et dans les salles de cinéma) pour admirer clowns et jongleurs, semble bel et bien révolue, occultée derrière les paillettes et la poudre jetées aux yeux du public par ce nouveau cirque médiatique.

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©TF1 STUDIO / FR3 FILMS PRODUCTIONS / PRODUZIONI EUROPEE ASSOCIATE/STELLA FILM

Derrière le sourire fatigué et les sautes de mémoire de Pippo, ce sont finalement les décennies prodigieuses de l’âge d’or du cinéma italien qui tirent leur révérence, quand à travers le regard mélancolique d’Amelia, une génération entière d’artistes semble saluer le public. Un public auquel elle aura su donner rires, larmes et frissons dans des films qui resteront à jamais gravés dans l’imaginaire collectif. C’est donc l’âme empreinte de nostalgie que le Maestro Fellini donne ce qu’il sait être l’un des derniers tours de manivelle de ce cinéma, lui offrant pour son ultime représentation une sortie sous la lumière des projecteurs et les applaudissements de la foule.

Ginger et Fred de Federico Fellini, 1986, avec Giulietta Masina, Marcello Mastroianni, Franco Fabrizi

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