Février 2009. Le gouvernement italien autorise le père d’Eluana Englaro a mettre fin au traitement médical maintenant en vie sa fille, plongée dans le coma depuis 17 ans. La population se divise autour de cette décision, idéaux moraux et éthiques se heurtant à une conception sacrée de la vie. Dans ce climat de vive tension, trois drames indépendants voient des hommes et des femmes être confrontés au même dilemme que le père d’Eluana, déchirés entre prolonger la vie de leurs proches ou les laisser mourir.

Depuis 1965 et son premier long-métrage Les Poings dans les poches, annonçant avant l’heure les événements de mai 68, Marco Bellocchio n’a eu de cesse de donner à sa carrière une orientation politico-sociale, en prise directe avec son époque et les dérives de la société italienne. Auteur de films ouvertement contestataires, il n’hésite pas à aborder des thèmes délicats, voire tabous (tel l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges dans Buongiorno, notte) s’attirant régulièrement les foudres des élites politiques et religieuses dont il fait la critique. La Belle endormie, présenté en 2012 à la Mostra de Venise, s’inscrit ainsi dans la droite lignée de l’oeuvre du réalisateur, traitant de la question de l’euthanasie dans une Italie encore majoritairement conservatrice.

La Belle endormie - Toni Servillo © Francesca Fago
© Francesca Fago

À partir de l’histoire d’Eluana Englaro, Marco Bellocchio invente trois récits au cours desquels des parents, des enfants ou encore des inconnus sont confrontés aux questions de l’euthanasie et de la liberté de tout un chacun de disposer de son droit à mourir. De cette manière, il donne la parole et met des visages sur ces personnes (bien plus nombreuses qu’on ne le pense) qui vivent au quotidien de telles situations, revenant ainsi à la réalité humaine d’un problème qui, à force de débats juridiques et spirituels, tend dangereusement vers l’abstraction.

Malheureusement, l’efficacité et la pertinence de ce postulat de départ sont rapidement desservies par une narration en montage croisé, passant trop rapidement d’une histoire à l’autre, particulièrement durant la première demie-heure. Le spectateur ne dispose ainsi que de peu de temps pour assimiler un torrent d’informations qui s’avèreront, pourtant, essentielles par la suite pour saisir toute la complexité et la subtilité de chaque récit. Ajouté à cela une réalisation qui se contente la plupart du temps de filmer le visage des personnages, qui plus est dans une palette de couleurs froides et ternes (quoiqu’exprimant bien toute la gravité d’une telle thématique), et le film peut très vite nous laisser un désagréable sentiment de confusion, voire nous plonger dans la torpeur.

La Belle endormie - Isabelle Huppert deuil © Francesca Fago
© Francesca Fago

Or, passée cette laborieuse entame, le propos du réalisateur commence à se dessiner, se précisant au fur et à mesure de l’avancée des trois récits. En mettant en évidence la singularité de ces histoires, chacune définie par des circonstances et considérations lui étant propres, il nous indique que la solution au débat national qui secoue l’Italie ne peut être unique. En effet, dans des situations aussi complexes et ambigües, où l’amour peut aussi bien mener à la vie qu’à la mort, il serait insensé et arbitraire de vouloir condamner tel ou tel comportement, tant chaque cas obéit à sa propre logique humaine. C’est pourquoi Marco Bellocchio ne juge pas les choix de ses personnages et filme avec autant d’empathie une Isabelle Huppert qui continue à maintenir sa fille en vie, quitte à dépérir elle-même, qu’un Toni Servillo qui, au contraire, a exaucé la dernière volonté de sa femme en lui donnant la mort.

Ainsi, avec La Belle endormie, le cinéaste ne cherche pas à prendre position sur la dimension morale de l’euthanasie ou à nous donner son opinion sur le caractère sacré de la vie. Au contraire, dans un contexte où les élites politiques et religieuses instrumentalisent l’information, son but est d’amener la population à ne plus réfléchir en vérités générales mais à prendre en considération la dimension humaine ayant motivé la décision du père d’Eluana.

La Belle endormie de Marco Bellocchio, 2012, avec Isabelle Huppert, Toni Servillo, Maya Sansa, Alba Rohrwacher

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