À Milan, le quotidien d’une famille bourgeoise se trouve bouleversé par l’arrivée dans sa demeure d’un jeune homme mystérieux. Ce dernier va entretenir des relations sexuelles avec chacun de ses hôtes avant de disparaître, les laissant désemparés après avoir connu l’amour christique.

En 1968, Pier Paolo Pasolini réalise Théorème, adaptation de son roman éponyme sorti la même année, un drame violemment anti-bourgeois, dans la lignée de l’idéologie communiste de son auteur. À sa sortie, le film fait scandale et divise la communauté catholique italienne. D’un côté, la majorité de celle-ci juge l’oeuvre blasphématoire, au vu de la représentation sexualisée du Christ qui y est faite. Mais d’un autre côté, ironiquement, Théorème se voit décerner le grand prix de l’Office catholique international du cinéma (avant que celui-ci ne regrette publiquement cette attribution). Cette divergence d’appréciation illustre bien la relation intime et paradoxale qu’entretient Pasolini avec le sacré, une relation faite de transgression et d’admiration révérencieuse.

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© Tamasa Distribution

Personnifié par ce visiteur nimbé d’une aura mystique, le Christ apparaît aux membres de cette riche famille pour leur donner son amour et les guider vers le salut de leurs âmes. En effet, se complaisant dans leur enfer bourgeois, ceux-ci se sont éloignés du chemin de la rédemption pour se noyer dans le luxe et le péché. Pourtant, alors que l’amour divin est traditionnellement représenté par des actes symboliques, Pasolini choisit de le matérialiser sous la forme d’une union sexuelle. De cette façon, tout en respectant l’esprit de ce qu’est l’amour divin, il vise à l’effondrement de cette bourgeoisie en lui faisant transgresser ses propres valeurs catholiques (notamment à travers les relations homosexuelles prêtées au père et au fils). Le rapport au sacré s’avère ainsi particulièrement trouble dans Théorème puisque le Christ est à la fois l’autorité suprême et celui par qui vient le scandale.

Mais ce n’est pas tant la représentation du Christ qui intéresse Pasolini que la manière dont les protagonistes vont mener leur rédemption. Une fois touchés par la grâce, chacun d’eux va chercher à quitter l’enfer qu’est leur grande demeure, en s’engageant dans une voie qui, ils l’espèrent, pourra les mener vers une terre de repos (symbolisée par l’image entêtante d’un désert). En se murant dans le silence ou en se fourvoyant désespérément dans la luxure, chaque membre de cette famille va tenter, par des chemins plus ou moins sinueux, de traverser ce purgatoire, espérant atteindre le Paradis. Or, il apparaît que seuls ceux étant parvenus à se débarrasser de leur identité bourgeoise en chemin pourront y parvenir ; preuve supplémentaire, s’il en fallait une, de la radicalité de l’opinion du cinéaste sur le capitalisme.

Dans cette perspective, il est d’ailleurs surprenant de constater que pour Pasolini, l’Art ne permet pas à l’homme d’atteindre directement le Paradis, comme nous le montre le personnage du fils qui tente vainement de se transcender par la peinture. Toutefois, étant lui-même un artiste polyvalent et un grand homme de culture, il serait insensé de dire que le réalisateur rejette ici toute vertu de l’Art. Il semblerait plutôt que, dans son esprit, la voie artistique, bien que permettant aux hommes de s’élever intellectuellement et spirituellement, ne soit pas la voie du Salut, ou du moins ne constitue qu’une portion de celle-ci. Le reste du chemin résidant donc dans le rapport qu’entretient l’artiste à la réalité matérielle qui l’entoure, et dans sa capacité à s’en défaire.

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© Tamasa Distribution

Cependant, le parti pris anti-bourgeois de Pasolini ne s’affirme qu’avec le plus d’éloquence dans le destin réservé à la servante (interprétée par Laura Betti qui obtiendra le prix d’interprétation féminine à Venise). Bien qu’ayant connu aussi l’amour divin, celle-ci, du fait de son origine prolétaire, ne sera pas vouée au même destin que ses maîtres. Au lieu d’être condamnée à la rédemption, elle reçoit la mission sacrée de transmettre foi et espoir aux classes populaires milanaises, exilées en périphérie de la ville et rongées par la maladie, devenant de cette façon une sainte.

Ainsi, en étant tout à la fois une œuvre à caractère communiste, dénonçant avec virulence la matérialité du mode de vie bourgeois, Théorème, paradoxalement, offre une place centrale à la religion et lui accorde un réel pouvoir d’impact sur les hommes, bien éloignée sur ce point de la pensée marxiste qui ne voyait en elle qu’un simple opium.

Théorème de Pier Paolo Pasolini, 1968, avec Terence Stamp, Silvana Mangano, Laura Betti, Massimo Girotti

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