Perché sur sa Vespa, Giovanni arpente les rues désertes de Rome, savourant le calme estival de la capitale. En quête de tranquillité, il va ensuite accomplir une odyssée à travers les îles Éoliennes, accompagné de son ami Gerardo. Une fois de retour chez lui, des allergies se déclarent et un cancer lui est diagnostiqué.

Se glissant une nouvelle fois dans son personnage d’autarcique, qu’il n’a eu de cesse de mettre en scène dans ses films précédents afin de pointer du doigt les dérives de la société contemporaine, Nanni Moretti atteint avec Journal intime ce qui constitue sans doute l’une des formes d’expression les plus radicalement individuelles. À travers ce dialogue adressé à lui-même, Giovanni (alter ego filmique du cinéaste) développe sa réflexion sur le monde qui l’entoure de manière autonome et solitaire, sans chercher à confronter son point de vue avec celui des autres. Cependant, en choisissant de filmer ce personnage, Moretti le met en abîme pour donner à ses réflexions intérieures et auto-centrées une portée nouvelle, désignant, du fait de la nature même du dispositif cinématographique, le spectateur comme véritable destinataire de celles-ci.

Journal intime - chant © Sacher Film
© Sacher Film

Lucide sur sa personnalité, Giovanni s’est volontairement construit un mode de vie misanthropique car, comme il le dit lui-même, il ne sent à l’aise que parmi la minorité. Or, quelle plus petite minorité qu’un homme seul ? Au volant de sa Vespa, casque sur la tête et lunettes teintées sur le nez, il déambule au gré de ses envies, allant des quartiers résidentiels en périphérie de Rome à la plage d’Ostie, où fut assassiné Pasolini. Toutefois, malgré cette distance qu’il place entre lui et le monde, Giovanni est loin d’être une personne aigrie et, alors qu’il se laisse aller à des digressions sur les petits plaisirs de son existence, nous apprenons notamment qu’il aime aller au cinéma dans les salles de quartier ou encore que, depuis qu’il a vu Flashdance, son plus grand désir est de savoir danser. Il semble ainsi plutôt se rapprocher de la figure de l’artiste ou de l’intellectuel qui se placent en marge de la société (sans s’en exclure) pour prendre du recul et réfléchir sur celle-ci.

Journal intime - médecin © Sacher Film
© Sacher Film

Néanmoins, on sent chez Giovanni une volonté de communiquer avec les autres et de leur faire part de son point de vue sur des choses tantôt profondes ou futiles. Mais là encore, habitué à penser par et pour lui-même, il n’engage le dialogue qu’avec des personnes qui ne seront pas en capacité de lui répondre, celles-ci parlant une autre langue ou Giovanni ne leur laissant tout simplement pas le temps de s’exprimer. De ce fait, ne s’engageant jamais pleinement dans une argumentation équitable, il se donne, intentionnellement ou non, l’impression de débattre et d’échanger avec autrui, pour finalement se conforter dans sa vision des choses.

C’est également pour cette raison qu’il tolère et apprécie la présence de Gerardo à ses côtés. Ce dernier menant un mode de vie semblable au sien, cherchant la sérénité, reclus sur l’île de Lipari depuis 11 ans où il étudie sans relâche L’Odyssée de Joyce. Ainsi, bien qu’il n’y ait que peu de communication entre eux, cette relation d’amitié semble leur convenir puisqu’aucun des deux n’empiète dans la bulle de l’autre (du moins jusqu’à ce que Gerardo ne devienne obnubilé par la télévision et soit contraint de rejoindre la civilisation pour assouvir son addiction).

Journal intime - Giovanni, Gerardo © Sacher Film
© Sacher Film

Invitation à rentrer dans le périple intérieur de Giovanni et sa quête de tranquillité, Journal intime développe une mise en scène très sensorielle, notamment dans le premier chapitre du film où nous suivons son Vespa dans de longs travellings, transportés par des musiques soulignant joliment l’émotion du moment. En effet, comme souvent dans ses films, Nanni Moretti a apporté un soin tout particulier à la bande son, tantôt rythmée et entrainante dans les rues de Rome, puis douce et nostalgique sur la plage d’Ostie.

Or, malgré ce premier acte dynamique et prometteur, nous assistons avec tristesse au délitement progressif du film, qui s’avère de plus en plus répétitif dans ses thématiques, jusqu’à devenir ennuyeux dans sa dernière partie. Le détachement venant sans doute du fait que le personnage de Giovanni ne connaisse pas de réelle évolution, n’étant jamais amené à faire un choix important pour son avenir. Et quand bien même la fin du film semblerait nous faire entendre que la tenue de ce journal ait agi sur lui comme une thérapie et lui ait permis de s’ouvrir au monde, cette conclusion reste peu convaincante, tant il nous est difficile de comprendre à quel moment a pu avoir lieu ce déclic.

Journal intime de Nanni Moretti, 1993, avec Nanni Moretti

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s