Rares sont les films qui peuvent prétendre avoir laissé une trace dans l’histoire du cinéma et, a fortiori, plus rares encore sont ceux qui sont parvenus à marquer de leur empreinte la culture d’un pays ou d’une civilisation. À ce titre, on pourrait citer entre autres Le Cuirassé Potemkine, suprême symbole de la puissance et de la propagande soviétiques, ou encore Autant en emporte le vent, incarnation de toute la démesure américaine et plus grand succès économique de tous les temps. Toutefois, aussi restreinte que soit cette catégorie de films, il est certain que La Dolce vita y trouverait sa place.

À travers les déambulations nocturnes du chroniqueur mondain Marcello Rubini, errant de fête en fête dans un monde fait d’artifices et de vide, La Dolce vita illustre à elle seule un morceau de l’histoire italienne. Témoignage d’une société aux mœurs perverties découvrant le vice, le film provoque de très vives polémiques parmi les élites politiques, religieuses et intellectuelles, qui n’y voient pour la plupart qu’une vulgaire débauche de sexe et d’immoralité. Néanmoins, à sa sortie, La Dolce vita acquiert instantanément le statut d’oeuvre mythique dans le cœur du public italien, inscrivant à jamais Federico Fellini au panthéon des plus grands réalisateurs. C’est donc l’histoire de ce monument du cinéma que l’on vous propose de redécouvrir, de la Via Veneto à la Palme d’or, en passant par le scandale et la censure.

La Dolce vita - Mastroianni, Furneaux

Le reflet d’une époque

Durant les années 50, sortie de la guerre et du fascisme, l’Italie connait ce qui fut appelé son « miracle économique », une période de forte croissance, possible grâce aux aides américaines du plan Marshall qui financent la reconstruction européenne. Voyant leur conditions de vie s’améliorer, les foyers italiens s’ouvrent à de nouvelles habitudes de consommation mais également à de nouvelles pratiques culturelles. L’industrie cinématographique n’est d’ailleurs pas en reste à cette période et les producteurs vont profiter de ce rapprochement commercial avec les Etats-Unis pour s’ouvrir à l’international.

Fermés en 1945 suite aux bombardements alliés, les studios de Cinecittà rouvrent en 1947, permettant au cinéma italien de se relancer après une période de crise économique (qui aura toutefois vu, dans sa précarité, l’émergence du néo-réalisme). Ce sont donc de très nombreuses productions étrangères à gros budget, notamment des péplums, qui viennent être tournées en Italie, allant de Quo Vadis ? de Mervyn LeRoy au Cléopâtre de Joseph Mankiewicz, marquant l’âge d’or de Cinecittà. Les rues de Rome voient ainsi l’arrivée des plus grandes stars internationales, telles Elizabeth Taylor, Kirk Douglas ou encore Ava Gardner, qui se pressent dans les grands hôtels de la luxueuse Via Veneto, où une foule de photographes est à l’affût du moindre de leurs excès qui seront ensuite étalés dans les journaux à scandales, aussi appelés « rotocalchi ».

La Dolce vita - Ekberg, Trévi

En observateur attentif et curieux du monde qui l’entoure, Federico Fellini se trouve fasciné par ce microcosme qu’il arpente des nuits entières accompagné de Tazio Secchiaroli, paparazzi le plus influent de la Via Veneto. C’est de là que germe dans son esprit l’idée de faire un film sur cette société mondaine aux mœurs légères, déconnectée du reste de la population, qu’il caricaturait déjà lorsqu’il travaillait au Marc’Aurelio, film qui deviendra La Dolce vita.

Naissance d’un mythe

En 1959, alors qu’il sort du succès des Nuits de Cabiria, qui lui valut son deuxième Oscar du meilleur film en langue étrangère, Fellini est le cinéaste le plus en vu d’Italie et dispose donc d’une totale liberté de création. Imaginant La Dolce vita comme un voyage au cœur de cette classe décadente, il puise la matière même de son scénario (co-écrit avec Ennio Flaiano et Tullio Pinelli) directement dans les rotocalchi, menant à une suite d’épisodes sans continuité narrative concrète, tous inspirés de faits divers ayant réellement eu lieu. Ainsi, là où le strip-tease de Nadia Gray est inspiré des frasques de l’actrice turque Aïché Nana, qui se déshabilla publiquement dans un restaurant romain en 1958, la fameuse baignade d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trévi n’est qu’une reconstitution d’un shooting photo que fit l’actrice en ce même lieu quelques années auparavant, dirigée par Pierluigi Praturlon.

La Dolce vita - Nadia Gray

Pour incarner le héros de son film, le cinéaste porte immédiatement son choix sur Marcello Mastroianni, acteur encore relativement peu connu du grand public, marquant la première collaboration avec celui qui deviendra son alter ego à l’écran dans cinq autres réalisations. De son côté, Anita Ekberg fut choisie pour interpréter Sylvia après que Fellini l’ait découverte dans un reportage photographique et se soit dit, estomaqué par sa beauté : « Mon Dieu, faites que je ne la rencontre jamais ! ». Néanmoins, malgré la renommée et le talent du réalisateur, ce scénario, à la forme radicalement novatrice pour l’époque, effraie le producteur Dino de Laurentiis qui craint un échec commercial et finit par quitter le projet après plusieurs désaccords avec Fellini. Ce seront finalement Giuseppe Amato et Angelo Rizzoli qui reprendront la production (non sans inquiétude de leur part, ce dernier jugeant l’histoire assez déprimante) et le film sera tourné entre le printemps et l’été 1959.

Un tournage qui fera événement à Rome où des milliers de personnes se rendent à Cinecittà pour passer le casting organisé par Fellini et espérer décrocher un petit rôle. En effet, pour amener vie et authenticité à son film, celui-ci avait fait publier des annonces dans les journaux précisant qu’il était à la recherche d’acteurs, ce qui déclencha l’effervescence collective. Ainsi, comme l’a si bien montré Ettore Scola en 1974 dans Nous nous sommes tant aimés, les scènes tournées en extérieur dans les rues de la capitale, et notamment celle dans la fontaine de Trévi, attirent une foule impressionnante de badauds et de cinéphiles, qui se pressent pour admirer le Maestro au travail. Une opportunité d’autant plus rare que la majeure partie du film fut réalisée à Cinecittà, où le décorateur Piero Gherardi a reconstitué la Via Veneto dans le studio 5, qui deviendra le studio attitré du cinéaste pour la suite de sa carrière.

La Dolce vita - Paola

« La Sconcia vita »

Le 5 février 1960, La Dolce vita est donc présentée pour la première fois au cinéma Capitol de Milan où elle reçoit un accueil catastrophique. À l’issue de la projection, les huées fusent et Fellini reçoit un crachat au visage, tandis que Mastroianni se fait traiter de « lâche » et de « communiste ». La presse partage globalement cette opinion, et ce, qu’importe les orientations politiques, délivrant des critiques assassines, notamment de la part des sympathisants fascistes qui réclament une censure immédiate. Parmi ce déferlement de haine, le film trouve tout de même, entre autres rares soutiens, celui du quotidien communiste L’Unità qui y voit une attaque directe portée à la bourgeoisie dominante.

De son côté, l’Église catholique juge évidemment elle aussi le métrage scandaleux et immonde, allant jusqu’à menacer d’excommunication les fidèles qui iraient le voir. Il faut dire que Fellini, qui a toujours été moqueur vis-à-vis de la religion (Il bidone…), ne fait pas ici dans la demie-mesure, alors que la séquence d’ouverture présente une statue du Christ survolant la Ville Éternelle, les bras en croix, suspendue à un hélicoptère. Suite à cela, l’organe de presse officiel du Vatican, L’Osservatore romano, s’insurge et publie une série d’articles anonymes, dénonçant le caractère scabreux du film, rebaptisé pour l’occasion « La Sconcia vita » (« la vie répugnante »). Parmi la communauté religieuse, seuls les jésuites de San Fedele lui témoigneront au final quelque bienveillance, attitude courageuse dans un pays où la démocratie-chrétienne est au pouvoir.

La Dolce vita - Christ, hélicoptère

La Dolce vita divise également dans les milieux intellectuels et artistiques. Là où Roberto Rossellini se moque de « l’oeuvre d’un provincial », Alberto Moravia dénonce avec véhémence l’hypocrisie d’une « classe dirigeante qui ne tolère pas le miroir qu’on lui présente. ». Ces divergences d’appréciation se font également sentir dans l’entourage de Fellini, où ses proches ne sont pas tous unanimes sur la réussite du film. L’exemple le plus célèbre restant Pier Paolo Pasolini, que le cinéaste a pourtant beaucoup sollicité du fait de son éducation mondaine et bourgeoise, qui juge l’oeuvre du Maestro trop sage et déclare qu’elle est « le produit le plus catholique de ces dernières années ». Mais qu’importe ces débats et polémiques, l’important est que La Dolce vita interpelle et fasse parler d’elle, chacun allant de son opinion sur le sujet, y compris ceux n’ayant pas vu le film, tel le comte Giuseppe della Torre qui déclara dans son article Basta ! : « Pas besoin de voir ces cochonneries pour les condamner ! ». Un phénomène de société est donc né et ce n’est pas le public qui démentira cette folie sans précédent.

Un succès populaire historique

Au lendemain de cette première désastreuse, les italiens se ruent dans les salles pour découvrir cet objet de scandale si décrié. Certains spectateurs iront même jusqu’à briser les vitres des cinémas afin de voir le film, craignant que celui-ci ne soit rapidement censuré et déprogrammé. Ainsi, après seulement quinze jours d’exploitation, La Dolce vita a déjà remboursé son budget de 540 millions de lires, et en rapportera au total plus de deux milliards, alors même que la société de production Cineriz avait augmenté le prix du billet à 1000 lires. L’ampleur de la passion collective est telle que celle-ci devient un élément historique et sociologique caractéristique de cette période, influençant significativement la culture populaire, à l’image de Divorce à l’italienne de Pietro Germi, sorti l’année suivante, dont une scène montre une salle de cinéma bondée lors d’une projection du film de Fellini.

Finalement, avec 14 millions de spectateurs, La Dolce vita s’impose en tête du box-office italien pour l’année 1960, performance d’autant plus exceptionnelle que sa durée approche trois heures. Un succès commercial qui se poursuivra en dehors des frontières de l’Italie, le film connaissant une belle carrière dans les salles européennes et américaines. Mais la consécration ultime a lieu au Festival de Cannes 1960, où Fellini se voit décerner la Palme d’or par un jury présidé par Georges Simenon, tandis qu’une œuvre italienne au langage révolutionnaire repart avec le Prix spécial du jury : L’Avventura de Michelangelo Antonioni. Un palmarès qui là encore suscita de nombreuses polémiques et protestations, notamment venues d’une partie du public encore très attachée à un cinéma plus traditionnel, qui sent alors souffler le vent du changement et le début d’une nouvelle ère.

La Dolce vita - Mastroianni, plage © Cineteca di Bologna / Reporters Associati
© Cineteca di Bologna / Reporters Associati

Il y aurait encore bien d’autres récits et anecdotes à raconter sur le film de Fellini, mais il serait utopique d’en entreprendre ici l’inventaire, tant son histoire n’en finira jamais de s’écrire. Comme tout mythe, La Dolce vita a fini par s’affranchir du cadre de son époque pour atteindre l’intemporalité. Cependant, ce ne sont pas les polémiques ou les récompenses qui forgent un mythe, mais bien la manière qu’a celui-ci d’entrer en résonance avec le caractère immortel de la nature humaine. Ainsi, si l’oeuvre du Maestro a si profondément marqué l’inconscient collectif, c’est tout simplement car, derrière ce chaos ambiant, où règnent le sexe et l’ivresse, s’exprime la tragédie d’un homme et d’une société, prisonniers d’un monde d’apparences qu’ils ont eux-mêmes bâtis. Tragédie qui n’a eu de cesse de se répéter à travers les âges, avec pour seule variation le progrès technologique et artistique.

Sources :

AYACHE, Georges, Le Cinéma italien appassionato, éd. du Rocher, Monaco, 2016

DE GAUDEMAR, Antoine, Il était une fois… La Dolce vita, 2009

La Dolce vita de Federico Fellini, 1960, avec Marcello Mastroianni, Anouk Aimée, Anita Ekberg, Magali Noël, Alain Cuny

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