Revenue à Turin, sa ville natale, ouvrir une boutique de robes de luxe, Clélia sauve du suicide sa voisine de chambre d’hôtel, une certaine Rosetta. Elle va ainsi faire la connaissance des amies de celle-ci, Momina, Nene et Mariella, femmes de la haute bourgeoisie, et se rendre compte que leurs relations ne sont pas aussi sincères qu’il n’y parait. Très vite intégrée au groupe, dont elle a su comprendre les mécanismes, Clélia va devoir choisir entre un train de vie aisé, parmi ce monde de faux-semblants, et une existence plus modeste aux côtés de Carlo, un ouvrier dont elle est tombée amoureuse.

Souvent défini comme le cinéaste de « l’incommunicabilité des sentiments », à tel point que cette expression soit devenue indissociable de son cinéma, Michelangelo Antonioni s’est attaché au fur et à mesure de son œuvre à dépeindre des personnages en proie à un mal-être existentiel vis-à-vis de la société, se plaçant, de ce fait, volontairement en marge de celle-ci. C’est donc par le prisme de l’individu et ses dilemmes intérieurs que le réalisateur a cherché à aborder le monde et ses mutations, la tragédie intime trouvant alors une résonance insoupçonnée. Pourtant, Femmes entre elles, sorti en 1955, ne semble pas obéir à cette logique et, au contraire, en renverse même le schéma puisque le groupe constitue ici le point d’ancrage à partir duquel va se dégager l’individualité de chacune de ces femmes.

Femmes entre elles - Furneaux, Drago © Les Acacias
© Les Acacias

Sous le vernis de cette prétendue amitié, la jalousie et la rivalité grondent, notamment à cause des hommes gravitant autour du groupe, amants qu’elles s’échangent au gré de leurs envies bien que certains sentiments amoureux soient trop sincères pour ne pas souffrir d’une telle insouciance. Or, là où un quelconque film dramatique se serait servi de ces griefs pour faire monter progressivement la tension jusqu’au déchirement final, Antonioni laisse éclater dès les premiers instants toute la fausseté et l’hypocrisie de leurs relations, rendant la vie de ces femmes d’autant plus pathétique qu’elles ne peuvent se défaire de cette compagnie néfaste. Bien que chacune soit consciente de la toxicité de tels liens, aucune n’ose dire tout haut ce qu’elle pense de peur d’être jugée et mise à l’écart, en particulier par Momina qui mène le groupe et en alimente l’atmosphère hypocrite, pour mieux cacher son propre mal-être.

Cette dépendance à laquelle sont soumises ces femmes, incapables de vivre par elles-mêmes, reflète avant toute chose leur conscience d’appartenir à une classe sociale élevée et donc leur désir de faire partie de cette élite, aussi destructrice soit-elle. Le cheminement personnel de Clélia se veut le parfait exemple de cette volonté perverse puisque celle-ci souhaite, dans un premier temps, garder une distance avec ce monde luxueux dont elle connait la dangerosité, mais a de plus en plus de mal à tenir cette résolution à mesure que sa réussite professionnelle lui offre réputation et argent. Ainsi, qu’importe l’éducation ou les principes, même la personne la plus intègre peut être amenée à mettre de côté ses valeurs lorsque les sirènes de la tentation se font entendre. Le plus tragique étant qu’après leur avoir céder et être entré dans cette grande bourgeoisie, tout retour à la normale est impossible et la seule marche arrière envisageable est de se donner la mort ; une violence psychologique et sociale que le réalisateur aborde là encore sans détour avec la tentative de suicide manquée de Rosetta qui ouvre le film.

Femmes entre elles - Drago, Ferzetti © Les Acacias
© Les Acacias

Toutefois, on sent poindre à plusieurs reprises un véritable amour entre ces femmes et une réelle préoccupation pour le sort de celles se trouvant dans la tourmente, mais à ces rares moments de sincérité succèdent toujours des messes basses et potins, l’hypocrisie reprenant systématiquement le dessus. L’ambiguïté est ainsi constamment présente dans chaque dialogue ou choix fait par les personnages, laissant le spectateur indécis quant à la nature de leur amitié. Or, il est la plupart du temps impossible de trancher cette question tant le cinéaste a su nouer un tissu de relations humaines dense entre ces femmes (et hommes) où s’entremêlent dilemmes professionnels et amoureux, mais aussi craintes incessantes de la réaction du groupe. Un maillage serré qui reste pourtant très lisible, bien servi en cela par un scénario maitrisé et subtil, mais surtout par une mise en scène délicate qui parvient en une image à exprimer toute la complexité des liens unissant les protagonistes. Jouant avec la composition de son cadre, qui isole régulièrement les « brebis galeuses » du reste du groupe, mais aussi avec les costumes, dont la clarté ou l’obscurité illustre à quel point le personnage est indépendant, Michelangelo Antonioni prouve avec Femmes entre elles tout son talent de réalisateur, annonçant déjà les chef-d’oeuvres qui parsèmeront le reste de sa filmographie.

Femmes entre elles de Michelangelo Antonioni, 1955, avec Eleonora Rossi Drago, Yvonne Furneaux, Franco Fabrizi, Valentina Cortese

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