Le jour où Cesare Conversi, un plombier de cinquante ans, voit mourir sous ses yeux un homme de son âge, celui-ci prend conscience que sa propre existence pourrait bien elle aussi s’arrêter du jour au lendemain. Obsédé par cette idée, il quitte son travail dans le but de profiter de sa vie avant qu’il ne soit trop tard.

Cinéaste engagé à l’idéologie ouvertement communiste, Elio Petri s’est attaché à mettre son art au service du peuple, défendant avec une verve et une colère croissantes, film après film, les droits des plus faibles au sein de la société italienne des années 60 et 70, marquée par le consumérisme et la machinisation progressive de ses industries. Posant un regard acerbe et désenchanté sur ce monde où une poignée d’hommes a le pouvoir de décider pour tous les autres, il choisit de mettre en lumière les drames ordinaires vécus par ces travailleurs opprimés, pour mieux dénoncer l’inhumanité d’un système où seul compte le profit économique. C’est ainsi que, dans Les Jours comptés, la décision de Cesare Conversi de quitter son emploi acquiert une portée bien supérieure au seul cadre de son existence, érigée par le réalisateur comme la concrétisation du sentiment de révolte partagé par tous les prolétaires face à l’aliénation par le travail qu’ils subissent.

Les Jours comptés - Salvo Randone, plage

En effet, c’est bien Petri qui, en montrant les réactions que suscite ce choix chez les autres travailleurs, donne à Cesare ce statut de symbole de la lutte des classes, alors même que celui-ci ne pense à aucun moment son action comme un acte collectif ou révolutionnaire. À vrai dire, bien que se sachant membre du prolétariat, il ne semble pas avoir développé de véritable conscience politique de sa classe, aspirant simplement à mener sa vie comme il le souhaite après des années à servir les autres, sans se rendre compte qu’il fait ainsi preuve d’un grand courage (ou d’une grande folie ?) aux yeux de ses camarades. En idéaliste candide, Cesare n’agit donc que dans son seul intérêt, sans que cela ne soit pour autant une preuve d’individualisme. Or, son innocence se heurte à la rigidité d’une structure sociétale segmentaire, où les riches et les pauvres ne sont pas amenés à se mélanger, faisant à ses dépens l’expérience de la cruauté du système capitaliste que vise à dénoncer le réalisateur.

Alors que ce plombier, entré très tôt dans la vie active, profite de son nouveau temps libre pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives en se rendant au musée ou en observant les planètes, Petri opère des choix forts dans la composition de son cadre pour signifier visuellement que cette bonne volonté ne peut s’accorder avec la hiérarchie sociale établie. Usant de la profondeur de champ comme d’un outil de discrimination, il enfonce Cesare tout au fond de l’image lorsque celui-ci côtoie des lieux que l’élite intellectuelle bourgeoise jugerait impropres à sa condition prolétaire, tandis qu’à l’inverse, lorsqu’il se trouve dans des environnements familiers dont il connait les conventions, son corps regagne un juste rapport à l’espace, quand son visage ne vient pas s’écraser contre la caméra jusqu’à occuper parfois la moitié du cadre. Ainsi, cette logique de proportions, étendue d’ailleurs à l’ensemble des personnages, donne à la mise en scène du cinéaste un aspect à première vue déroutant, mais n’en reflète en réalité que mieux toute la volonté de s’opposer à la marche traditionnelle du monde en tentant d’en dynamiter les codes, que ceux-ci soient sociaux ou esthétiques.

Les Jours comptés - Salvo Randone

Mais Les Jours comptés est aussi le portrait d’une solitude, celle de cet homme de cinquante ans qui se rend compte, trop tard, qu’il a laissé partir la femme qu’il aime et n’est pas parvenu à tisser de solides relations avec son fils, emporté qu’il était durant toutes ces années par sa routine de travail quotidienne. Finalement, avec ce qui n’est que son deuxième film, Elio Petri délivre une œuvre aboutie, humanisant le combat politique des classes sociales défavorisées, où l’on sent déjà toute la virulence de son propos qui éclatera aux yeux du grand public quelques années plus tard dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon et La Classe ouvrière va au paradis.

Les Jours comptés de Elio Petri, 1962, avec Salvo Randone, Regina Bianchi

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