Sous le soleil méridional, un voilier blanc navigue sur les eaux de la Méditerranée. Sur son pont, les discussions vont bon train entre Raffaella Lanzetti et ses riches amis autour de leur thème favori : la politique. Dans la cale au contraire, la vie est moins douce et l’exaspération du marin Gennarino grimpe à mesure que sa patronne lui fait remarquer son manque d’éducation. Lors d’une excursion en canot, la bourgeoise et le travailleur se retrouvent coincés en pleine mer et échouent sur une île déserte. Le rapport de force entre eux va alors s’inverser pour le plus grand plaisir de Gennarino.

Sous ses apparences premières de film marxiste, Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été traite en réalité un spectre bien plus large de thématiques liées à l’humain et à la société, dépassant le simple cadre de la lutte des classes. En effet, bien qu’une interprétation socialiste ne soit pas hors de propos, le film ne cherche pas à prendre parti pour l’un ou l’autre des camps. Au contraire, il s’évertue à faire la satire de ceux-ci de manière équitable, à travers des personnages volontairement archétypaux aux idées bien arrêtées (la bourgeoise du Nord raciste et assistée, le travailleur du Sud sale et analphabète). À vrai dire, cette façon de grossir le trait est plutôt l’occasion pour Lina Wertmüller de critiquer le système politique en lui-même où les hommes, sous couvert de grands discours sur le bien-être collectif, pensent avant toute chose à leur propre intérêt.

Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été - Melato © Medusa Distribuzione
© Medusa Distribuzione

Au-delà des situations comiques qu’elle apporte, rappelant certains schémas de la commedia dell’arte, la prise de contrôle de Gennarino sur l’île, alors qu’il détient le savoir-faire et les moyens de production, n’est que la démonstration de l’effet pervers que peut exercer le pouvoir sur l’esprit d’un homme. Lui qui s’affichait comme un communiste convaincu voulant mettre fin au règne de la bourgeoisie, une fois dans la position du puissant, reproduit les rapports de domination qu’il dénonçait précédemment en asservissant Rafaella. L’homme est ainsi dépeint comme un être égoïste, hypocrite, assoiffé de puissance et animé par des pulsions dominatrices s’exprimant à travers la violence et le sexe. Fidèle à sa réputation de cinéaste sulfureuse et polémique, Lina Wertmüller n’hésite d’ailleurs pas à aborder frontalement la dimension sexuelle qui se cache derrière cette quête du pouvoir. Cependant, là encore, son intelligence est de traiter cette question sans prendre parti entre la bourgeoise et le prolétaire, ou entre l’homme et la femme, ce qui lui permet d’esquisser un propos bien plus universel sur la nature humaine. Les fantasmes de l’un comme de l’autre étant exprimés sur un pied d’égalité, que ce soit Gennarino qui, à force d’être humilié, éprouve le furieux besoin de prouver sa virilité ou Rafaella qui souhaite être bousculée dans son quotidien bourgeois ronronnant.

Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été - Giannini, Melato (2) © Medusa Distribuzione
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Le désir des personnages apparaît ainsi déterminé avant tout par la classe à laquelle ils appartiennent, et c’est justement en assouvissant ce désir qu’ils pourront se libérer de leur condition sociale pour revenir à la nature profonde de leur être. Nature qui, en dépit des différences économiques ou culturelles, s’avère universelle, les hommes et les femmes souhaitant simplement pouvoir aimer et être aimer, et ce, au-delà des conventions et des préjugés. De plus, il faut rendre hommage au talent de Giancarlo Giannini et Mariangela Melato (que Wertmüller avait déjà dirigés dans Mimi métallo blessé dans son honneur en 1972 et Film d’amour et d’anarchie en 1973) qui parviennent, par un savant mélange de retenue et d’explosivité, à exprimer toute la complexité et la subtilité du propos de la réalisatrice, dans des interprétations qui resteront longtemps gravées dans nos mémoires de cinéphiles.

Révolte du prolétariat, Adam et Eve moderne, les lectures de Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été sont multiples, mais qu’importe celle qui sera retenue, l’histoire de Gennarino et Rafaella n’en reste pas moins un miroir dans lequel se réfléchissent les travers de la société italienne (voire du monde occidental). Miroir qui, bien que satirique et déformant, reflète sans concession le bon comme le mauvais de la nature humaine, laissant au spectateur la liberté de jeter un regard optimiste ou non sur le monde qui l’entoure.

Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été de Lina Wertmüller, 1974, avec Giancarlo Giannini, Mariangela Melato

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