En 1935, l’écrivain antifasciste Carlo Levi est assigné à résidence à Aliano en Basilicate par le régime mussolinien, où toute activité lui est proscrite. Durant ses deux années d’exil, il découvre le quotidien des habitants de ce petit village qui, faute d’être considérés par le gouvernement, vivent en autarcie dans des conditions rudimentaires.

Adaptation du roman éponyme de Carlo Levi, inspiré par son propre emprisonnement à Aliano en 1935, suite à sa participation active dans les mouvements anti-fascistes, Le Christ s’est arrêté à Eboli pose un regard curieux et attentif sur le microcosme que forme ce village perdu dans les montagnes. Comme l’indique métaphoriquement le titre, ses habitants n’ont pas eu la chance, ou plutôt la bénédiction, de connaître la venue du Christ, qui symbolise ici la culture, la médecine et le progrès technologique, et sont par conséquent restés coincés dans un mode de vie paysan, « primitif » pourrait-on dire, au vu des bouleversements industriels que connait le pays dans la première moitié du XXème siècle. Ainsi, tel qu’avait pu le vivre Carlo Levi, Francesco Rosi nous emmène à la découverte de ces hommes et ces femmes, laissés pour compte par un régime fasciste ayant transformé leur village en terre d’exil pour les individus qu’il juge indésirables.

Le Christ s'est arrêté à Eboli 5

Sans chercher à nous attendrir ou à embellir la réalité, le cinéaste dresse un portrait sans concession de cette communauté, afin de mieux nous la faire comprendre de l’intérieur, dans une perspective ethnographique. Parmi les bâtiments délabrés, dans des paysages aux couleurs tristes et ternes, ce village semble incarner à lui seul tous les problèmes que peut connaitre l’Italie du Sud (pauvreté, maladies, analphabétisme…), en constant retard vis-à-vis des métropoles du Nord. Écarts de développement rendus d’autant plus explicites par le contraste qui s’opère entre ces paysans et Carlo Levi, habitué à fréquenter les milieux intellectuels. Néanmoins, par la curiosité et l’ouverture d’esprit dont fait preuve ce dernier, posant régulièrement à ses voisins des questions sur leurs traditions, Rosi nous montre que ceux-ci ont aussi un savoir et une histoire à transmettre aux générations futures. Tout au long du film, les différences tendent à s’effacer, au fur et à mesure de l’intégration du personnage, interprété qui plus est par un Gian Maria Volontè ayant prouvé à maintes reprises sa capacité à s’immiscer dans des rôles issus de toutes les franges de la population.

Le Christ s'est arrêté à Eboli 3 © Cristaldi Film
© Cristaldi Film

Toutefois, Le Christ s’est arrêté à Eboli ne se contente pas simplement d’évoquer les problèmes du Sud, il pointe également du doigt la part de responsabilité du régime mussolinien dans ceux-ci. Non seulement les fascistes ont fait d’Aliano une prison politique à ciel ouvert, mais une fois sur place, les représentants du parti imposent autoritairement leur pouvoir, ne cherchant en aucun cas à améliorer les conditions de vie de la population, en dépit de toutes les promesses du Duce. Ceci montre encore une fois à quel point, les habitants du Sud peuvent être déconnectés et mis à l’écart de la vie du pays, subissant le joug du fascisme sans même avoir conscience de ce qu’il représente.

Face à cette tyrannie et au vu de leurs conditions de vie, les hommes et les femmes du village cherchant à trouver refuge dans la religion, comptant sur une intervention divine pour soigner les différentes épidémies qui courent. Or, Francesco Rosi dresse ici le portrait d’une Église inefficace, voire obscurantiste, dont les représentants s’avèrent être des illuminés. Toute mesure gardée sur leur dangerosité respective, le fascisme et le christianisme sont donc présentés sous un jour similaire, comme des organisations tentant de contrôler la population en les plaçant sous la menace d’une entité supérieure. Si l’arrivée de Levi est perçue comme un miracle par les habitants d’Aliano, ce messie tant attendu se révèle dénué de toute dimension religieuse, soignant leurs maux par ses connaissances scientifiques. Dans une société où le pouvoir des uns se construit sur les lacunes des autres, la discussion, la culture et la transmission du savoir semblent donc être les armes essentielles pour lutter contre les dérives de notre monde.

Le Christ s’est arrêté à Eboli de Francesco Rosi, 1979, avec Gian Maria Volontè, Lea Massari, Alain Cuny

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