Pour sa 2ème édition, le festival « Au-delà de l’écran » de Vincennes rend hommage au cinéma italien (mais pas que!) et plus particulièrement à « ceux qui ont fait le cinéma », ces techniciens et artistes trop souvent éclipsés par l’aura, il est vrai écrasante, des réalisateurs et des acteurs. Entre projections de films rares, voire même inédits en France, rencontres avec de grands noms des plateaux de tournage et expositions photos, nous vous proposons de revivre cet incroyable événement de l’intérieur, comme si vous y étiez.

Vendredi 24 novembre. 20h. Alors que les gens se pressent dans la salle de réception de la mairie de Vincennes, j’arrive juste à temps pour assister au discours d’ouverture du festival. Le temps de récupérer mon badge et je suis en haut des escaliers, prêt à écouter Dominique Maillet, délégué général de l’événement, annoncer la programmation des quatre prochains jours. Programmation qui emplit déjà ma tête de mille images à l’annonce des De Sica, Bolognini, Benigni, tandis que la projection d’extraits de La Vie est belle, portés par la musique de Nicola Piovani achève de me transporter dans l’univers si enivrant des festivals de cinéma.

Le discours terminé, il ne reste plus qu’une petite heure à patienter avant la séance du magnifique Jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica qu’il me tarde de pouvoir revoir sur grand écran. Le temps pour moi de jouer des coudes pour tenter d’atteindre le buffet, littéralement pris d’assaut par les festivaliers, puis de me diriger vers la salle des mariages voir l’exposition consacrée à Jacques et Max Douy. L’occasion d’admirer le travail de ces deux chefs décorateurs qui ont participé à de nombreux films mythiques du cinéma français (La Traversée de Paris, Quai des Orfèvres, French cancan…) à travers une collection de dessins préparatoires issus des archives personnelles de la famille Douy.

Expo L'Âge d'or du studio en France
Exposition « L’Âge d’or du studio en France »

Mais pas le temps de s’attarder, l’heure tourne et je dois me rendre au Centre Culturel Georges Pompidou situé à quelques mètres de la mairie. Une fois installé dans la salle, il ne faut que quelques instants pour que la magie du festival opère, tandis que sont invités à prendre la parole : Emi De Sica, la fille du réalisateur, son assistant Giorgio Treves et le légendaire directeur de la photographie Ennio Guarnieri. Avec une émotion palpable et une immense gratitude, ceux-ci rendent hommage à Vittorio De Sica, l’artiste mais surtout l’homme, partageant avec nous leurs souvenirs du tournage du Jardin des Finzi-Contini, qu’Emi De Sica qualifie de « chant du cygne » de son père. Puis les lumières s’éteignent et je m’enfonce dans mon fauteuil, prêt à être transporter une nouvelle fois par la délicate beauté de ce générique où éclosent des fleurs aux teintes rouges et oranges.

La séance terminée, il est temps pour moi de rentrer et d’engranger le maximum d’heures de sommeil pour la journée du lendemain qui s’annonce très chargée.

Samedi 25 novembre. 10h. Après avoir avalé un bon petit-déjeuner (la nourriture, élément central de la stratégie quotidienne de chaque festivalier), me voici devant le cinéma Le Vincennes avec une demi-heure d’avance pour assister à la séance des Dimanches de Ville-d’Avray (oscar du meilleur film en langue étrangère en 1963). Si la copie projetée s’avère de « très mauvaise qualité », des mots mêmes de ce dernier, le film n’en reste pas moins splendide. Peu connu du grand public aujourd’hui, en dépit de l’immense succès qu’il connut à sa sortie, celui-ci raconte l’histoire d’amour entre un soldat anglais traumatisé par la guerre et une petite fille française abandonnée de ses parents. Or, loin de toute perversité, l’amour les unissant se révèle pur et sincère, chacun d’eux trouvant en l’autre un refuge afin de fuir la réalité cruelle du monde qui les entoure. Une atmosphère de plénitude que le réalisateur matérialise avec poésie et émotion à l’écran, enveloppant ses deux personnages au sein d’un cocon fait de neige et d’eau.

C’est après un film de cette ampleur que prend sens toute l’importance et la vertu d’un tel festival, remettant en lumière des œuvres et des artistes qui ont tendance à lentement sombrer dans les limbes de la mémoire collective. Constat d’autant plus indéniable après avoir entendu Serge Bourguignon, le réalisateur, parler de son film. Rebondissant d’anecdote en anecdote, de digression en digression, celui-ci nous raconte avec passion l’aventure qu’a été la création des Dimanches de Ville-d’Avray, depuis l’adaptation du roman de Bernard Eschasseriaux, jusqu’à la sortie new-yorkaise où un cinéma dût faire agrandir son écran en une nuit pour pouvoir projeter l’image dans son intégralité. Volubile, on sent qu’il pourrait tenir ainsi des heures entières, mais malheureusement il est temps de mettre fin à cette rencontre pour laisser place à la séance suivante.

Les Dimanches de Ville-d'Avray © Les Acacias
© Les Acacias

Je file alors en vitesse à la boulangerie voisine acheter un sandwich pour tenir le reste de la journée (la stratégie avant tout!), puis retour au Vincennes pour la projection d’Identification d’une femme de Michelangelo Antonioni. Dans la droite lignée de Blow-Up ou Profession reporter, l’histoire du film est on ne peut plus simple : un réalisateur erre à la recherche de la femme idéale qui lui permettra de se remettre au travail. Et c’est ainsi que durant plus de deux heures, me voilà plongé dans un tourbillon de formes et de couleurs où s’exprime tout le génie créatif du cinéaste, en quête de réponses à ses propres questions existentielles. Une dimension autobiographique racontée qui est expliquée par son épouse en personne, Enrica Antonioni, perpétuant ainsi, dans une volonté de transmission mêlée de pudeur, la mémoire de son mari, décédé il y a maintenant dix ans.

Mais à peine de le temps de rependre ses esprits après cette parenthèse enchantée, qu’il faut déjà se remettre dans la file pour assister à la séance de 17h : Ça s’est passé à Rome de Mauro Bolognini. Un film rarement montré en France depuis sa sortie, à tel point que le festival a dû commanditer la création de sous-titres français pour pouvoir nous le présenter. Une initiative que l’on ne peut que féliciter tant cette œuvre se révèle magnifique. Sur un scénario signé Moravia et Pasolini, Mauro Bolognini sublime la misère ambiante des quartiers pauvres de Rome, avec tout le raffinement esthétique qu’on lui connait, bien aidé en cela par la beauté de ses actrices (Léa Massari, Jeanne Valérie, Valeria Ciangottini) et par la présence magnétique de Jean Sorel à l’écran. Ce dernier, venu nous parler du film, n’a d’ailleurs rien perdu de son charisme, suscitant toujours autant d’émoi chez le public alors qu’une petite grand-mère assise derrière moi se rappelle : « J’avais un poster de lui dans ma chambre ! ».

En attendant 21h, je m’installe dans le bistrot face au cinéma pour remettre de l’ordre dans mes idées et digérer le torrent d’images et de souvenirs qui s’est abattu sur moi depuis la matinée. Le temps de prendre un café et de noter mes impressions sur ces trois films merveilleux pour ne pas les oublier, qu’il est l’heure de se rendre au Centre Pompidou pour la projection de La Vie est belle.

Si j’avais hâte de pouvoir redécouvrir ce très beau film sur grand écran, l’occasion est d’autant plus spéciale que Giorgio Cantarini, l’interprète du petit Giosué, est présent ce soir pour se remémorer ses souvenirs du tournage. Celui qui est encore acteur aujourd’hui, raconte alors, vingt ans plus tard, comment sa spontanéité d’enfant est apparue comme une évidence aux yeux de Nicoletta Braschi, la femme du réalisateur, au moment du casting, et à quel point l’ambiance était chaleureuse sur le plateau. Après de nombreux applaudissements, le film commence et dès les premières pirouettes de Roberto Benigni, un sourire béat nait sur mon visage, que je ne suis surement pas le seul à afficher dans la salle.

Les lumières rallumées, les yeux encore remplis de magie, je me presse de rentrer, espérant que la journée du lendemain soit aussi belle que celle qui vient de se dérouler.

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