Transcription de l’entretien entre Enrica Antonioni, actrice, réalisatrice et femme de Michelangelo Antonioni, et Dominique Maillet, délégué général du Vincennes Film Festival 2017, suite à la projection d’Identification d’une femme (Michelangelo Antonioni, 1982).

D. M. : Cette année le festival tenait à rendre hommage à Michelangelo Antonioni, décédé il y a maintenant 10 ans. Nous sommes donc très heureux de vous recevoir pour parler de ce film. Pour commencer, pourriez-vous resituer Identification d’une femme dans la carrière de votre mari ?

E. A. : Tout d’abord, merci de m’avoir invitée à ce festival, voir ce film que je n’ai pas vu depuis longtemps. Il est vrai que c’est un des films que nous avons un peu moins vu avec Michelangelo. On nous invitait plutôt à des projections de Blow-up, Profession reporter ou Zabriskie point, mais après avoir revu celui-ci, je me rends compte qu’il est vraiment important… pour moi surtout (rires). C’est un film autobiographique. Bien qu’il ait toujours nié que ses œuvres puissent l’être, on voit bien que c’est l’histoire d’un réalisateur qui cherche à trouver, à identifier, une femme pour son prochain film. Michelangelo avait toujours cette curiosité pour les visages de femme, et quand je lui faisais remarquer, il me répondait « mais c’est ça mon métier ! ». En ce qui le concerne, on comprend bien en voyant ce film qu’il y a une recherche de soi-même et je me rends compte à présent de quelque chose que je n’avais pas saisi à l’époque : c’est lui-même que Michelangelo recherche. Il creuse en quête de sa propre personnalité et je crois que cette scène du brouillard dans la lagune à Venise est vraiment importante car elle symbolise sa quête de soi à travers les femmes et son désarroi devant elles.

Il y a toujours ce besoin chez Michelangelo d’être très près de la réalité, de s’agripper à elle pour résister à cette autre force et dans ce film on voit beaucoup d’objets qui proviennent de sa vie réelle. Par exemple toutes les lampes que l’on peut apercevoir sont encore dans ma maison aujourd’hui, les tableaux sont toujours accrochés aux murs, de même pour les valises. La veste que Tomás porte était une veste de Michelangelo et la robe de Daniela lors de la soirée parmi les nobles est une robe qu’il a cherchée méticuleusement. Il était très pointilleux sur les détails de son film et il était allé chercher cette robe dans la garde-robe personnelle de Sophia Loren.

D. M. : Diriez-vous qu’Identification d’une femme est un prolongement des thèmes qu’il avait déjà abordé ou bien qu’il va plus loin jusqu’à devenir un film charnière dans sa carrière ?

E. A. : Oui, c’est un film que Michelangelo a fait en Italie parce qu’il n’arrivait pas à trouver une maison de production assez forte pour tourner à l’étranger. En réalité, c’est un film facile du point de vue de la production, différent des œuvres qu’il aurait voulu réaliser, comme la Ciurma, Due telegrammi, Tecnicamente dolce, bien plus difficiles à entreprendre sur le plan technique. Après Profession reporter et cette magistrale scène finale, il avait déjà commencé ce parcours sophistiqué qui demandait beaucoup de moyens techniques.

D. M. : Pourriez-vous nous parler de cette quête qui a été celle de son parcours de cinéaste, cette quête de la femme idéale. Les femmes qui ont d’ailleurs beaucoup quitté les hommes dans ses films.

E. A. : Oui, Michelangelo a toujours été quitté par ses femmes (sauf par moi). En voyant ce film, je me dis que je peux vous parler de lui en tant qu’homme, d’un point de vue privé et non critique. J’espère que vous me pardonnerez si je vous raconte tous ces détails personnels. Je pense qu’il avait réellement besoin d’être quitté, et même de façon très cruelle, comme peut le faire Mavi dans le film. Ceci lui donnait un sentiment de vide, dans lequel il était complètement seul et pouvait savourer jusqu’au bout cette absence de sentiments pour laquelle il était devenu spécialiste.

D. M. : Puisque vous abordez une partie un peu plus privée, j’aimerais que vous racontiez cet épisode lorsque vous cherchiez un studio pour faire de la peinture et que vous avez retrouvé ce même escalier en colimaçon que l’on voit dans le film.

E. A. : Je me suis toujours demandé personnellement d’où venait l’inspiration de Michelangelo. J’ai toujours imaginé qu’il existait une sorte de lien privé mais il ne me l’a jamais révélé. Un jour à Rome, je cherchais un endroit pour faire mes peintures car notre maison, bien que très belle, manquait de place pour cela. On m’avait parlé d’un appartement à visiter en face du château Saint-Ange. Je passe la porte de l’immeuble et je vois un escalier en colimaçon qui me donne l’impression d’être déjà venue dans cet endroit. Après avoir visité l’appartement, je repars en passant par ce même escalier, toujours avec cet étrange sentiment dont je ne comprends pas l’origine. L’après-midi, j’en parle avec un ami et il m’apprend que c’était la maison de Gaia. Alors j’ai compris que cette femme qui était une amie très proche de Michelangelo, peut-être même une de ses amours en mon absence, était Mavi. Il avait souhaité reconstruire le même escalier en studio à Cinecittà car il voulait la même atmosphère, le même espace. Et à ce moment j’ai tout compris. J’ai compris Michelangelo comme réalisateur, comment il faisait du cinéma et comment il allait chercher la vérité dans la vérité pour y ajouter quelque chose en plus et la rendre encore plus réelle.

D. M. : Il n’y avait donc pas de frontière entre l’artiste et l’homme ?

E. A. : Effectivement, c’est très complexe et il faudrait bien tout le festival pour répondre à cette question. C’est vrai qu’il y avait une barrière et que Michelangelo s’est obstiné à répéter qu’il ne faisait pas d’autobiographie. Mais en fait il voulait être le témoin d’une réalité en dépassant sa propre personne et ses propres limites, tout en restant fidèle à ses sentiments. Il voulait aller au-delà de ses passions personnelles, de ses origines d’homme de Ferrare, et c’est pour ça qu’à un moment donné il est parti tourner dans le désert ou qu’il est devenu londonien puis états-unien. Il a voulu être étranger à sa propre culture pour pouvoir rester fidèle à son intuition artistique et à ses sentiments. Ça l’ennuyait de parler de lui disait-il, mais il est vrai qu’il a quand même beaucoup puisé en lui-même.

D. M. : J’avais eu la chance de rencontrer le scénariste Tonino Guerra qui a beaucoup travaillé avec Antonioni, dont il disait qu’il était un des plus grands cinéastes au monde. Comment se passait l’écriture entre eux deux ?

E. A. : C’est extrêmement intéressant et très amusant parce qu’il s’agissait de deux personnes tout à fait différentes. Tonino était très sanguin, un homme de la terre qui aimait manger les tagliatelles, rire, blaguer et être entouré de beaucoup de monde, alors que Michelangelo était toujours un mètre au-dessus des autres, très sophistiqué et élégant. Pourtant, ils étaient très proches l’un de l’autre. On parle toujours de l’Émilie et de la Romagne en disant qu’elles sont en guerre mais en réalité elles sont collées et très semblables. Avant de se mettre à travailler, ils jouaient. C’était des défis qu’ils se lançaient entre hommes, entre réalisateur et écrivain. Tonino avait une maison à Rome où il travaillait. Il arrivait au rez-de-chaussée et donnait les clés à Michelangelo avant de prendre l’ascenseur. Michelangelo grimpait alors les escaliers à toute vitesse jusqu’au dernier étage et quand Tonino entrait, il était déjà assis sur le canapé.

Ils se disputaient aussi très souvent. Tonino avait sans arrêt des idées incroyables, des milliers de possibilités et Michelangelo prenait les choses qui l’intéressait, un peu comme il faisait avec les acteurs. Avec eux, il parlait et il voyait ce qu’ils avaient à offrir, avant de développer les choses qui inspiraient le plus. Tonino était un volcan, une fontaine de mots et d’idées, mais d’idées à la hauteur de Michelangelo, de Fellini et de tous les plus grands réalisateurs du monde. Ils avaient une énergie mentale absolument incroyable et Michelangelo savait très bien prendre parmi toutes ces idées, celles qui correspondaient le mieux à sa vision. Tonino écrivait ses histoires et disait qu’après il les livrait au réalisateur qui, une fois qu’il les avait en main, changeait tout car un film ce sont des images.

Ils partageaient également la même curiosité et lisaient tout ce qu’il était possible de lire, ce qui se retrouvait dans les dialogues. Je ne me souvenais plus des dialogues de ce film et effectivement en le revoyant, on retrouve beaucoup Tonino. Ils ont fait des recherches sur les personnages à travers toute la littérature qu’ils avaient pu absorber. Tonino proposait toujours des choses que l’on pouvait traduire en images. Vous vous souvenez certainement de la réplique de Monica Vitti dans Le Désert rouge, « J’ai mal aux cheveux ». Cela a été beaucoup critiqué mais cette réplique est devenue très célèbre. Pourtant c’est une phrase qu’ils avaient eux-mêmes entendu lorsqu’ils avaient visité une clinique psychiatrique avant de préparer ce film. Et puis Tonino était un poète par-dessus tout, tout comme Michelangelo, et donc ensemble ils faisaient de la poésie.

Identification d’une femme de Michelangelo Antonioni, 1982, avec Tomas Milian, Daniela Silverio

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