En 1925, les habitants de la Via del Corno mènent une vie paisible, entre projets d’avenir et sentiments amoureux, en dépit de l’arrivée au pouvoir des fascistes. Mais la montée en puissance du parti, qui n’hésite plus à recourir à la violence et à tuer ses opposants, va venir bouleverser le quotidien de ce quartier qui ne sera plus jamais le même.

Bien que signé par quatre noms, le scénario de La Chronique des pauvres amants porte nettement la marque de Sergio Amidei, dont l’intérêt pour le quotidien du peuple italien s’exprime ici une nouvelle fois. À la manière de ce qu’il avait pu faire dans Dimanche d’août, le scénariste dresse le portrait de la vie d’un quartier modeste de Florence à travers l’enchevêtrement des histoires vécues par ses habitants. Dans un étourdissant chassé-croisé, nous voyageons d’un bout à l’autre de la Via del Corno, d’un appartement à l’autre, quittant un personnage pour en rejoindre un nouveau avant de revenir au précédent, les histoires de cœur et de marivaudage se mêlant aux problèmes financiers dans une peinture sociale extrêmement riche, tandis que le parti fasciste mène pernicieusement sa politique de la terreur.

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Si le maillage qui se tisse devant nous s’avère particulièrement dense, à tel point qu’il est parfois difficile d’assimiler la totalité de ce torrent d’informations, celui-ci a toutefois l’avantage de planter avec efficacité le décor dans lequel va s’organiser la Résistance. En quelques scènes, la hiérarchie sociale de ce microcosme est établie, avec à son sommet « La Signora » à qui tout le monde doit de l’argent, ainsi que le principe d’intrusion de la communauté dans l’intimité des individus (devenu ordinaire Via del Corno), les résidents pouvant s’épier les uns les autres du fait de l’étroitesse de la rue. Dans ce contexte de surveillance constante et alors que Mussolini est au pouvoir depuis déjà quelques années, il apparait donc impossible de dissimuler au groupe les détails de sa vie privée et notamment son orientation politique, le fossé entre antifascistes et membres du parti étant clairement défini. C’est justement cet équilibre précaire qui va constituer le point de bascule du récit, lorsque les fascistes commencent à mettre en place leur répression par la violence. La peinture sociale présentée par La Chronique des pauvres amants revêtant à partir de ce moment une teinte plus politisée. La politique est ainsi érigée comme l’un des piliers fondateurs sur lequel se forme une communauté et tout le propos du film dans sa seconde moitié sera de nous montrer comment la montée en puissance du fascisme va impacter chaque relation humaine et chaque projet d’avenir énoncés en ouverture. Une construction symétrique qui nuit toutefois au rythme du film, qui s’enlise progressivement dans une narration linéaire et poussive, alors que les situations se règlent mécaniquement, l’une après l’autre.

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Éloge des résistants (communistes) qui furent prêts à risquer leurs vies pour lutter contre les chemises noires, La Chronique des pauvres amants se veut une œuvre profondément antifasciste. Toutefois, en dépit de ce parti-pris politique affirmé et indiscutable, il subsiste une certaine ambigüité dans les moyens mis en œuvre par les habitants de la Via del Corno pour tenir tête à l’oppresseur. En effet, tout au long du film, l’observation de ses voisins et les commérages sont présentés comme des éléments anodins de la vie du quartier, les individualités n’ayant plus lieu d’exister au sein de cette communauté solidaire et bienveillante, dans une logique toute communiste. Ces paramètres du quotidien, totalement intégrés par les habitants, sont même montrés comme les outils permettant à la Résistance de mettre en place ses actions contre le parti. Or, c’est bien là toute l’ironie de la situation. Dans leur lutte, les résidents de la Via del Corno ne font que renforcer et légitimer les procédés totalitaires d’espionnage et de délation qui seront ensuite utilisés par le parti fasciste pour contrôler la population, comme l’a si bien décrit Ettore Scola dans Une Journée particulière. Bien qu’au service d’une noble cause, une autre forme de répression se met ici dangereusement en place et, à l’image d’Ugo, celui qui se montrerait hésitant à rejoindre les rangs de la Résistance s’exposerait au risque d’une exclusion sociale.

Il est possible que cette ambivalence dans la vertuosité des méthodes employées ait été souhaitée par Carlo Lizzani et ses scénaristes pour prévenir du risque d’avoir recours à un extrême pour en combattre un autre, mais s’il est présent, ce propos ne semble pas assez explicite. Une chose apparaît donc certaine au demeurant, c’est que de la Résistance au fascisme, il n’y a qu’un pas.

La Chronique des pauvres amants de Carlo Lizzani, 1954, avec Marcello Mastroianni, Anna Maria Ferrero, Giuliano Montaldo, Antonella Lualdi

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