À la suite d’un accident de voiture, Michele perd la mémoire et oublie son identité. Au cours d’un match de water-polo auquel il participe, des bribes de souvenirs lui reviennent en tête jusqu’à cette révélation : Michele est communiste. Mais ce terme a-t-il encore réellement un sens dans l’Italie de 1989?

À la veille des années 90, dans une Italie en pleine tourmente politique où les grands partis historiques se meurent, Nanni Moretti s’interroge sur ce qu’il reste de « l’identité communiste ». Alors que le PCI constituait l’une des forces majeures italiennes depuis la chute du fascisme, l’essence même de la mentalité communiste s’est petit à petit délitée, en dépit de l’apparent déploiement d’énergie de ses membres. Afin de prouver leur engagement, ces derniers s’indignent systématiquement face à la moindre manifestation d’un semblant de valeur bourgeoise mais se révèlent incapables par la suite de justifier constructivement leurs opinions. La démocratie italienne semble ainsi être devenue telle un stade lors d’une rencontre sportive, où chaque équipe cherche à crier plus fort que l’autre sans jamais avoir de réels échanges d’idées. Nageant dans le grand bain de la politique, aujourd’hui envahi de panneaux publicitaires, symboles de la société de consommation et de l’argent gangrenant les hautes sphères, Michele tente tant bien que mal de retrouver pied, c’est-à-dire de retrouver des fondations intellectuelles solides sur lesquelles il pourra se reconstruire en tant qu’individu. Or, seule voix à oser interroger les motivations des uns et des autres, celui-ci est inévitablement noyé par ses adversaires, la tête sous l’eau, sans possibilité de s’exprimer.

Palombella rossa 5 © Sacher Film
© Sacher Film

C’est avant tout cela qui manque à Michele pour rebâtir sa conscience politique : un espace d’expression libre où il ne sera pas coupé intempestivement par ses détracteurs. La critique des médias se trouve de ce fait très présente dans Palombella rossa ; les journalistes, lorsqu’ils ne sont pas censeurs, prenant pour parole d’évangile une simple rumeur entendue sans chercher à en prouver la véracité ou à s’interroger dessus. Dans sa quête d’identité, Michele accorde donc une grande importance aux mots, conscient du pouvoir qui recèlent en eux, s’énervant au moindre écart de langage ou imprécision, allant jusqu’à gifler une journaliste ayant recours à un terme trop familier. L’ombre du fascisme est ici plus que présente, planant tel un présage funeste sur cet espace où seules les voix des figures de l’autorité, coachs et arbitre, sont réellement écoutées. En dépit du comique de ces scènes où Silvio Orlando s’égosille après son équipe, Nanni Moretti souhaite tout de même nous rappeler que c’est simplement en prononçant les mots que le peuple souhaitait entendre que Mussolini ou Hitler ont pu parvenir au pouvoir. Ces figures de l’autorité décident donc du comportement des autres et les joueurs ont tout intérêt à appliquer ces consignes sous peine d’être remplacés ou pire expulsés.

Palombella rossa 4 © Sacher Film
© Sacher Film

C’est pourquoi dans cet espace où les équipes sont autant de partis, la quête d’individualité de Michele est mal vue. Alors que les attitudes de chacun tendent à s’uniformiser derrière la parole du leader, celui-ci se place sans même le vouloir en dehors du groupe. Un décalage mis en scène avec une grande inventivité par Moretti, que ce soit dans le langage utilisé ou dans la spatialité, rappelant fortement les grandes stars du burlesque. Dans ce contexte autoritaire, toute conscience de soi est interdite par le parti et doit être partagée avec les autres membres pour justement perdre cette individualité, à l’image de ces deux hommes qui ne cessent de revenir vers Michele pour lui répéter qu’il peut leur faire confiance. Ainsi, quand celui-ci se répète inlassablement comme un mantra « Io ricordo », l’important n’est pas tant le souvenir que le « Io », ce « moi » qu’il tente d’imposer aux autres et à lui-même.

Dans cette perspective, on trouve dans Palombella rossa les prémices de cette réflexion psychanalytique qui occupera une place centrale dans les futures œuvres de Moretti (La Chambre du fils, Habemus papam…). Dépassant le simple constat de la perte d’individualité subie par tout un chacun, le cinéaste cherche l’explication de ce phénomène en remontant, dans une logique toute freudienne, jusqu’à l’enfance du personnage. À travers les différents flash-backs de Michele, nous apprenons notamment que c’est sa mère qui l’a forcé à faire du water-polo et que celui-ci continue à pratiquer ce sport qu’il n’apprécie pas depuis plus de trente ans. L’enfance, cause de l’accident de voiture, se révèle également cause du traumatisme. Pourtant, Moretti se montre conscient que cette détermination opérée par la sphère familiale est inévitable et primordiale pour le développement de chaque individu. En effet, alors que Michele souhaite laisser le plus de liberté possible à sa fille pour éviter de reproduire ce qu’il a vécu, celle-ci se montre colérique et capricieuse à force d’agir comme elle l’entend sans que des limites ne lui soient clairement imposées.

Palombella rossa 2 © Sacher Film
© Sacher Film

Finalement, il semble que la seule solution réellement efficace face aux problèmes soulevés par Palombella rossa soit la culture, en tant qu’espace de liberté et d’échange intellectuel. Comme souvent dans le cinéma de Moretti, il faudra attendre qu’une chanson soit entonnée en choeur par la foule ou que l’émotion de la scène finale du Docteur Jivago vienne bouleverser le public pour que la paix soit enfin retrouvée et que la communication puisse être rétablie entre les personnages.

Palombella rossa de Nanni Moretti, 1989, avec Nanni Moretti, Silvio Orlando

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