En 1943, alors que Rome est bombardée, Cesira décide de fuir la capitale avec sa fille Rosetta pour aller se réfugier chez sa famille à Sant’Eufemia. Le quotidien s’organise avec les autres réfugiés pour tenir jusqu’à la fin du conflit, mais la réalité de la guerre finit par les rattraper.

Le temps se fige sur des scènes de la vie quotidienne romaine, les inscrivant dans nos esprits comme autant de photographies d’une époque déjà révolue. Muettes, ces quelques images fugitives qui ouvrent le film n’en sont pas moins le reflet des doutes des uns et des autres sur l’issue de la guerre, alors que la crise qui court dans les rangs italiens et allemands est de plus en plus palpable. Puis surviennent les bombardements et les craintes deviennent réalité, bouleversant du jour au lendemain la vie d’une population qui faute d’informations n’a pu se préparer aux terribles événements qu’elle va endurer. La Ciociara n’est pas un film de guerre mais un film sur la guerre. Celle-ci nous est montrée à travers les yeux de ceux qui, sans participer directement au conflit, en subissent pourtant les pleines conséquences. Au même titre que ces hommes et ces femmes désemparés, nous ne serons informés de l’avancée des combats qu’au détour d’une rumeur invérifiable, dans un constant climat d’incertitude. Le duo De Sica-Zavattini prouve ainsi une nouvelle fois sa préférence pour les destins ordinaires plutôt que pour les grandes fresques historiques, et si ce film ne tend pas vers une esthétique naturaliste, l’inspiration néo-réaliste reste bien présente.

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© Les Acacias

Contraints de fuir leur domicile face à la dangerosité des bombardements, les citadins vivant dans les villes menacées émigrent vers les campagnes italiennes et se réunissent en communautés de réfugiés, revenant à un mode de vie agricole pour subvenir à leurs besoins. Paradoxalement, pour Cesira, euphorique à l’idée de retrouver sa famille qu’elle n’a pas vu depuis des années, le fait d’avoir dû fuir Rome en catastrophe avec sa fille ne semble pas la perturber outre mesure. Une insouciance partagée par la majorité des réfugiés qui rient, chantent et partagent leur nourriture avec le premier venu. En bons fascistes, ceux-ci ont une confiance indéfectible en la victoire des troupes mussoliniennes et pensent naïvement que la vie reprendra son cours normal une fois le conflit terminé. À l’exception de quelques lanceurs d’alerte appelant les autres à ouvrir les yeux, tels Michele qui a beaucoup lu et voyagé en Europe, les populations sont loin d’imaginer les horreurs qui ont lieu autour d’elles. Ce n’est que lorsqu’elles seront directement menacées qu’elles prendront conscience des terribles réalités qu’implique une guerre, faisant basculer le film dans un registre bien plus sombre et dramatique. Une telle déconnexion trouve son origine dans la rétention d’informations pratiquée par le gouvernement, prouvant une nouvelle fois le fait que détenir les moyens de communication permet de garder la main-mise sur le peuple. Cesira et les siens ne représentent finalement pas plus que de simples pions qu’une poignée d’hommes sur la planète déplace, manipule ou écrase au gré de leurs envies et de leurs intérêts. À ce titre, le film de Vittorio De Sica résonne au-delà du cadre de l’Italie fasciste et de la Seconde Guerre Mondiale, pour trouver encore un puissant écho à l’heure actuelle.

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© Les Acacias

Mais La Ciociara est également le récit intime de la transformation d’une relation mère-fille tandis que la guerre amène cette dernière à entrer prématurément dans l’âge adulte. Alors que leur complicité était totale, partageant le moindre secret, leur rapport va petit à petit se déliter à mesure que Rosetta devient une femme et s’éveille à la sexualité. Elle qui vouait une admiration sans faille à sa mère souhaite à présent s’émanciper et sortir de l’ombre de cette figure maternelle. Une ombre d’autant plus dure à supporter que Cesira incarne la femme italienne dans toute sa splendeur, éveillant les désirs de tous les hommes. Vittorio de Sica offre ici à Sophia Loren l’un des plus beaux rôles de sa carrière, récompensé par un prix d’interprétation à Cannes et par un Oscar, celui d’une femme forte et indépendante, ayant su prendre des décisions difficiles pour quitter sa campagne natale et s’offrir la vie dont elle rêvait dans un monde dominé par le patriarcat. Victime elle aussi des atrocités de la guerre, cette « paysanne aux pieds nus » se relèvera et continuera à se battre pour elle et sa fille, incarnant par son seul courage une lueur d’espoir dans ce monde ravagé et perverti.

La Ciociara de Vittorio De Sica, 1960, avec Sophia Loren, Jean-Paul Belmondo, Eleonora Brown, Raf Vallone

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