Du 25 au 28 janvier 2018, le cinéma L’Arlequin accueillait la dixième édition du Festival De Rome à Paris, l’occasion pour un public friand de cinéma italien de découvrir en exclusivité 8 films de la péninsule n’ayant pas encore de distributeur français. Entre comédies, drames, documentaires, films de science-fiction ou encore d’animation, la programmation éclectique promettait de nous réserver de belles surprises, mettant en lumière des réalisateurs et réalisatrices malheureusement peu connus du public hexagonal. Attentes plus que tenues au vu de la qualité des œuvres présentées qui, par leur poésie et leur émotion, nous ont fait passer du rire aux larmes, si ce n’est parfois les deux en même temps. Seule ombre au tableau toutefois : la taille de la salle, résolument trop petite pour accueillir la grande affluence de spectateurs. Un mal pour bien augurant évidemment de bonnes choses pour l’avenir du festival. Mais en dépit de la déception d’avoir manqué certains films, nous aurons passé de très beaux moments durant ce week-end, et ce, dès notre première séance, avec le touchant La Vita in comune d’Edoardo Winspeare.

La Vie en commun

Dans le petit village de Disperata, la vie suit son cours paisiblement sans que rien ne vienne bouleverser la routine de ses habitants. Exaspérés par cette existence monotone, Patti et son frère Angielino décident de braquer une station-service dans l’espoir de se faire un nom à travers le pays.

Originaire de la région des Pouilles dans le Sud de l’Italie, Edoardo Winspeare n’a cessé de parcourir et de redécouvrir tout au long de son œuvre les terres sur lesquelles il a grandi aussi bien dans la fiction que dans le documentaire. Une fascination originelle au cœur de son dernier film, La Vie en commun, dans lequel il exprime tout son amour pour les paysages de son enfance mais aussi pour les hommes et les femmes qui les habitent et participent à leur identité. C’est avec la sincérité et l’émotion d’un authentique enfant du pays que le réalisateur a promené sa caméra dans le village de Disperata (nom imaginaire à l’ironie toute relative puisque Winspeare vient d’un hameau nommé Depressa…) pour en capturer des instants du quotidien et atteindre à plusieurs reprises de réels moments de poésie ambiante.

À bien des égards, La Vie en commun pourrait être considérée comme un documentaire, nous offrant des plans à l’esthétique quasiment naturaliste sur la mer, les falaises et les plaines sauvages avoisinantes. Autant de visions qui reviendront tout au long du film, érigeant la nature comme un acteur à part entière de la vie à Disperata. Le cinéaste menant sa topographie jusqu’à nous faire pénétrer à l’intérieur du village où il laisse sa caméra enregistrer la vie telle qu’elle se présente, ou du moins telle qu’elle semble le faire car, si les habitants à l’écran sont de vrais locaux de la région (à l’exception des acteurs principaux), ces scènes quotidiennes ont été rejouées pour le tournage. S’attardant sur de simples détails a priori sans importance : la façade d’un bâtiment, la terrasse d’un café où les habitués jouent aux cartes et prennent le soleil… ; il nous révèle ce qui constitue selon lui toute la beauté de cette région. Force est de reconnaître que Winspeare n’a pas à multiplier les plans très longtemps pour que la poésie de Disperata nous ravisse, se déployant sous nos yeux avec une lenteur paresseuse. Or, selon le côté de la caméra duquel on se trouve, selon que l’on découvre ces paysages depuis une perception extérieure ou que l’on vive jour après jour avec, ce charme pittoresque ne revêt pas la même signification. Le but du cinéaste à travers cette exploration se révèle donc double, consistant autant à nous montrer à nous, spectateurs étrangers, la beauté de cette région, qu’à la rappeler à l’esprit des hommes et des femmes y habitant. Un deuxième objectif traité par le prisme de la fiction, venant hybrider la nature de La Vie en commun pour en faire en quelque sorte la synthèse des approches développées par Edoardo Winspeare dans son œuvre.

La Vie en commun 2

Lassés de leur existence rurale où les jour se suivent et se ressemblent, certains habitants du village en sont venus à éprouver une profonde lassitude, si ce n’est une haine, envers cette campagne trop paisible. Le réalisateur aborde ici un thème encore assez peu traité alors même qu’il concerne de nombreuses personnes, celui du mal-être et de la solitude de l’Homme provincial. Peu traité sans doute car inenvisageable pour un public citadin qui conçoit ces régions agricoles comme le lieu de repos où fuir le stress des métropoles, sans se douter que cet isolement peut parfois provoquer la souffrance. Or, une fois conscient de cela, les images de Disperata prennent en nos esprits une nouvelle dimension qui, sans exclure notre première impression de douce quiétude, vient nuancer notre perception de celles-ci, la torpeur apaisante du village revêtant alors la couleur d’un ennui mortel. C’est d’ailleurs ce dernier, plus qu’un réel besoin d’argent, qui pousse Patti et son frère Angielino à entreprendre la braquage d’une station-service, pensant pouvoir ainsi fuir la campagne pour devenir des gangsters craints et connus dans tout le pays. Illusion pathétique qui traduit d’autant plus intensément leur désir de révolte face à leur condition. Avec une tendresse toute particulière pour ces hommes du Sud, bourrins et machos, avec lesquels il a grandi, Winspeare va chercher à exorciser leur mal-être et à leur redonner de l’espoir, faisant confiance pour cela au pouvoir salvateur de la poésie, accessible même à celui qui ne disposerait que de peu de vocabulaire. Ainsi, puisant ses mots dans la nature qui l’entoure, Patti forge des images simples et naïves pour exprimer ses tourments et s’en affranchir (une transcendance par le pouvoir des mots qui fait beaucoup penser à celle vécue par Massimo Troisi dans Le Facteur). Un éveil à la beauté du monde alentour qui se répand progressivement dans le village et poursuit son chemin jusqu’à transgresser les limites de l’écran pour nous rappeler de prendre le temps d’observer la vie qui se déploie tout autour de nous.

La Vie en commun de Edoardo Winspeare, 2017, avec Gustavo Caputo, Antonio Carluccio, Claudio Giangreco, Celeste Casciaro

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