Près de Naples, Rosario travaille d’arrache-pied comme forain pour faire vivre sa famille. Fatigué de cette existence, il espère faire de sa fille Sharon une star de la chanson pour pourvoir sortir de la pauvreté.

Il peut être risqué pour un artiste d’exposer ouvertement ses influences en préambule de son oeuvre, l’envie de comparer les deux germant immanquablement dans l’esprit du spectateur qui voit de ce fait sa perception altérée, d’autant plus lorsque les noms évoqués sont ceux d’auteurs reconnus à travers les siècles tels Giovanni Verga ou Flaubert. C’est néanmoins ce qu’ont choisi de faire Silvia Luzi et Luca Bellino qui revendiquent dès les premiers instants de leur film une filiation avec cet héritage littéraire «direct», tant dans son style que dans son regard sur la société, dressant qui plus est un parallèle inévitable entre Il Cratere et le néo-réalisme italien qui partageait également ces inspirations. Et s’il est une oeuvre de cette époque qui pourrait constituer un ancêtre ou du moins un modèle à ce film, c’est évidemment Bellissima de Luchino Visconti ; le personnage d’Anna Magnani se trouvant réincarné près de 70 ans plus tard dans le corps de Rosario Caroccia. Ce dernier, épuisé par une vie de labeur derrière son stand de forain, à vendre à de pauvres gens comme lui la joie éphémère d’être pour une fois les gagnants, va à son tour tenter de vaincre le déterminisme social, comme des milliers d’autres avant lui. Se sachant prisonnier d’un cratère dont il ne pourra s’échapper, à moins qu’une étincelle n’en jaillisse et n’entraine dans son sillage d’autres éclats moins scintillants, Rosario voit dans le talent de chanteuse de sa fille cette occasion inespérée d’enfin se défaire de sa condition. Les plateaux de télévision ont remplacé les studios de Cinecittà, changement de paradigme qui témoigne du statut de média dominant qu’a acquis le petit écran au sein de la société italienne, toutefois le vain espoir d’accéder à la gloire est lui resté le même, dans le cœur des enfants comme dans celui des adultes (encore que Sharon ait réellement un talent contrairement à la fillette de Bellissima).

Il Cratere 3

Cependant, si Il Cratere s’inscrit dans la continuité du néo-réalisme en reprenant les mêmes préoccupations sociales, celui-ci parvient à s’émanciper des codes esthétiques très marqués du courant d’après-guerre (autant chez Rossellini que chez Visconti) pour mettre en place une manière singulière de représenter la réalité sans pour autant la dénaturer. Venant du documentaire, Luzi et Bellino accordent une grande importance au rapport des personnages avec le monde qui les entoure, laissant le temps et la vie suivre leur cours lors de scènes n’ayant pas d’autres buts que d’ancrer profondément Sharon et Rosario dans leur quotidien, pour mieux nous faire ressentir leur lassitude. Mais plutôt que d’enregistrer simplement le réel tel qu’il se présente, dans une perspective purement documentarisante, les deux cinéastes adoptent des parti-pris de réalisation qui viennent troubler la monstration objective de celui-ci. Une identité d’auteur qui s’exprime notamment dans le travail du point qui isole les personnages dans le cadre en laissant systématiquement une grande partie de l’image dans le flou, exprimant leur décalage vis-à-vis de cet environnement duquel ils ne peuvent pourtant se détacher. La distance se développe ainsi sur un plan cognitif et a également pour fonction de traduire l’incompréhension et le manque de communication entre Sharon et son père, qui ne parviennent jamais à trouver un terrain d’entente harmonieux où dialoguer. Si la beauté plastique du film pâtit tout de même de cette mise en scène âpre – âpreté prolongée par une bande son où la musique ne retrouve que rarement son caractère initial de plaisir et d’évasion, pour alors masquer les sifflements mécaniques assimilés à l’aliénation par le travail du père -, cette dernière reste malgré tout efficace par sa froideur brute.

Il Cratere de Silvia Luzi et Luca Bellino, 2017, avec Sharon Caroccia, Rosario Caroccia 

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