Michele vient de se faire quitter par sa femme et élève seul son fils à Rome. Il accepte alors de participer au nouveau projet de son ami Fabio, un metteur en scène illuminé, qui souhaite atteindre la pureté de l’Art.

Premier long-métrage de Nanni Moretti, tourné en Super 8, Je suis un autarcique marque le double acte de naissance d’un cinéaste italien majeur à la fois derrière et devant la caméra, à travers son alter ego fictif Michele (qui n’est pas encore doté à cette époque du nom de famille Apicella). Décalé, marginal, égocentrique, bref « autarcique » comme il le revendique, ce dernier tente malgré tout d’évoluer avec plus ou moins d’adresse dans une société pour laquelle il semble inadapté, son authenticité et sa verve irréductibles le plaçant constamment à un pas d’écart des autres et de la norme. Tantôt drôle ou touchante, cette incapacité à s’intégrer pleinement permet à Moretti d’obtenir le recul nécessaire envers le monde pour laisser éclater son ironie mordante et son second degré, qui définiront le ton si caractéristique de son œuvre. Dans une succession effrénée de sketchs, le réalisateur tire à boulets rouges tous azimuts avec comme cible favorite le système, aujourd’hui ronronnant et dépassé, instauré par la génération précédente, politiciens et artistes mis dans le même panier. À la manière des jeunes turcs de la Nouvelle Vague, il s’en prend notamment avec férocité à la paresse d’un cinéma populaire, déconnecté des préoccupations contemporaines (critique qui trouvera son point d’orgue lors d’un célèbre débat télévisé entre Moretti et Mario Monicelli). Il s’impose ainsi comme le porte-parole d’une jeunesse qui a des choses à dire et qui est prête à bousculer les schémas traditionnels pour se faire entendre.

Je suis un autarcique 2

Par sa profusion de références, de gags effectués discrètement dans un coin du cadre, de réflexions lancées d’un air faussement anodin, Je suis un autarcique ressemble à une terre que l’on n’aurait jamais fini d’explorer, chaque visionnage révélant de nouvelles pistes que l’on n’avait pas su voir ou emprunter la fois précédente. Une profusion d’idées symptomatique du désir de révolte de cette jeunesse et de son impatience qui peut également la pousser à la dispersion. Sans que le film ne faiblisse réellement en rythme ou en corrosivité, l’enchainement des scènes peut paraitre confus, voire même anarchique par moments tant l’écart de ton et de forme entre deux saynètes peut être grand, puisant aussi bien dans le burlesque que dans les séries B et leurs effets délicieusement kitchs. Or, c’est précisément cette réaction que cherche à obtenir Moretti dans sa volonté de sortir le spectateur de sa zone de confort habituelle. Se jouant de tout et de tous, le cinéaste s’amuse à nous faire pénétrer puis à nous perdre dans cet univers fantasque dont lui seul comprend les arcanes.

Mais découvrir ou redécouvrir ce film à rebours, en connaissant les œuvres plus récentes du cinéaste, est également révélateur de la grande cohérence thématique de sa filmographie. La politique est évidemment déjà au cœur des préoccupations de Michele/Moretti, mais on trouve également en substance des sujets qu’il développera plus profondément dans ses films suivants tels l’enfance (Palombella rossa) et la filiation (Aprile, La Chambre du fils…), qui le conduiront ensuite sur le chemin de la psychanalyse (La Chambre du fils, Habemus papam…). Autant de thèmes qui peuvent être ramenés chez le cinéaste, et particulièrement dans ce premier film, à la peur de faire le mauvais choix, conséquence du choc entre une double volonté simultanée d’individualité et d’appartenance au groupe. Car, plus que tout, Je suis un autarcique est une œuvre marquée, dans sa forme et dans son propos, par le doute, que celui-ci prenne la forme d’une critique vis-à-vis du monde tel que construit et laissé par la génération de ses pères ou d’une remise en question individuelle de ses propres convictions et de la manière de les exprimer.

Je suis un autarcique 3

Moretti parodie le théâtre expérimental et ses tentatives mystiques pour atteindre la pureté de l’art, qu’il juge inefficaces car trop obscures et, de fait, uniquement destinées à se dérouler dans des caves pour un public d’initiés, tout en reconnaissant qu’il partage avec ces artistes lunaires ce désir de proposer de nouvelles choses aux spectateurs. Lui-même se livre d’ailleurs à une forme de cinéma expérimental au sens où il explore diverses approches formelles et scénaristiques tout au long de son film, tâtonnant en quête de la combinaison la mieux adaptée pour diffuser ses idées au plus grand nombre, sans pour autant verser dans la facilité, ni perdre sa singularité. Tout en se montrant décidé et virulent dans ses convictions, le cinéaste a l’humilité d’exprimer ses propres doutes, qu’il nous confie avec humour au travers de son double autarcique. Si Nanni Moretti est au cœur du cinéma de Nanni Moretti, ce n’est donc pas par mégalomanie, mais par souci de conserver un recul vis-à-vis de lui-même. En se transposant à l’écran, il met en place les conditions de son autocritique et accepte de s’exposer à une perpétuelle remise en question de la part du public, conscient que les films doivent encourager les discussions et non assener une vérité immuable.

Il est indéniable que Je suis un autarcique ait vieilli, tant il s’inscrit par son jeu de références dans l’Italie des années 70. Pourtant, en ce qu’il est l’expression sincère des idéaux et des doutes de la jeunesse, il semble vouer à une forme de fraîcheur intemporelle.

Je suis un autarcique de Nanni Moretti, 1976, avec Nanni Moretti, Fabio Traversa

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